Quelques mois seulement après « As Safe as Yesterday Is », Humble Pie récidive avec « Town and Country », son deuxième album de 1969. Cette productivité impressionnante trahit l’énergie et la créativité débordantes d’un groupe en pleine ébullition. Mais « Town and Country » n’est pas une répétition de son prédécesseur. C’est une exploration délibérée de nouvelles directions, notamment vers un rock plus acoustique, plus ancré dans les racines folk et country britanniques. Un pivot artistique courageux pour un groupe qui aurait pu se contenter de reproduire la formule de son premier succès.
Steve Marriott, dont la voix est ici plus douce et plus nuancée que sur le premier album, explore des registres émotionnels plus intimes. La rage soul qui caractérisait ses performances avec les Small Faces et le premier Humble Pie est tempérée par une tendresse nouvelle, une ouverture à la vulnérabilité qui donne à certaines chansons de cet album une profondeur inattendue. C’est un Marriott qu’on n’avait pas encore entendu, et c’est passionnant.
Peter Frampton brille tout particulièrement sur cet album acoustique. Sa maîtrise de la guitare twelve-string (douze cordes), instrument capricieux et exigeant, est impressionnante. Les arpèges qu’il développe sur certains titres ont une richesse harmonique et une légèreté qui rappellent les meilleures heures de la folk rock américaine. Frampton a clairement écouté les disques de James Taylor et de Neil Young, et il a su absorber ces influences sans jamais perdre sa personnalité propre.
« Take Me Back » est peut-être la chanson la plus emblématique de l’album, une ballade aux harmonies vocales riches où Marriott et Frampton partagent le devant de la scène avec une équanimité parfaite. Cette capacité à alterner les voix solistes et les harmonies sans que l’un prenne le dessus sur l’autre est l’une des grandes forces de la collaboration entre ces deux musiciens. Ils sont différents mais complémentaires, et cette complémentarité crée une dynamique musicale d’une richesse particulière.
« The Light of Love » montre un Humble Pie capable d’écrire de la pop sophistiquée, avec des mélodies qui s’inscrivent immédiatement dans la mémoire de l’auditeur. Greg Ridley, à la basse, adapte son jeu au contexte plus acoustique de l’album avec une souplesse admirable. Jerry Shirley à la batterie utilise des brosse plutôt que des baguettes sur plusieurs titres, créant des textures légères qui respectent le caractère plus intime du répertoire.
L’album contient également des moments plus rock, qui rappellent que Humble Pie reste avant tout un groupe électrique dans son coeur. « Hard Luck Woman » et « Silver Tongue » montrent le groupe capable de passer de l’intimité acoustique à la puissance électrique sans solution de continuité. Ces contrastes sont la marque d’un groupe qui ne veut pas être enfermé dans un seul style, qui veut embrasser toutes les possibilités de la musique rock sans s’en exclure aucune.
La production de cette fois-ci est confiée à la bande elle-même, avec l’aide technique d’ingénieurs du son expérimentés. Cette auto-production donne à l’album une qualité de document intime qu’un producteur extérieur n’aurait peut-être pas su préserver. On a l’impression d’entendre le groupe travailler, explorer, découvrir. Les imperfections qui subsistent parfois dans les prises sont des marques d’humanité plutôt que des défauts de fabrication.
« Town and Country » ne rencontrera pas la même résonance immédiate que son prédécesseur, sans doute parce que son orientation acoustique déconcerte un public venu chercher le hard rock de la première heure. Mais avec le recul, cet album s’avère être l’une des oeuvres les plus intéressantes de la discographie Humble Pie, précisément parce qu’il prend des risques artistiques que le premier album ne prenait pas. C’est le disque qui prouve que le groupe était capable d’évoluer et de se surprendre lui-même.
Fun fact : l’enregistrement de « Town and Country » a coïncidé avec la première grande tournée américaine de Humble Pie. Le groupe enregistrait en Grande-Bretagne le matin, prenait l’avion pour les Etats-Unis le lendemain, jouait en concert, revenait, enregistrait à nouveau. Ce rythme épuisant n’a pas affecté la qualité musicale : peut-être même que l’adrénaline des concerts donnait aux sessions d’enregistrement une énergie supplémentaire. Certains musiciens travaillent mieux quand ils sont fatigués, comme si l’épuisement levait les inhibitions et permettait à l’instinct de prendre le dessus sur le calcul.
L’aspect le plus intéressant de « Town and Country » est peut-être la façon dont il documente la relation créatrice entre Marriott et Frampton à un moment charnière. Les deux compositeurs cherchent leur équilibre, négocient leurs différences de vision artistique, apprennent à se compléter plutôt qu’à se supplanter. On entend dans cet album les prémices de tensions qui deviendront plus aigues par la suite, quand Frampton voudra amener le groupe vers plus de mélodie et Marriott vers plus de puissance brute. Ces tensions ne détruiront pas le groupe immédiatement, mais elles créeront une dynamique créatrice dont cet album est un document précieux.
La dimension acoustique de « Town and Country » préfigure également une tendance du rock britannique du début des années 70 : le retour aux sources acoustiques, le dépouillement comme acte artistique. Led Zeppelin explorera le même territoire sur « Led Zeppelin III » l’année suivante. Nick Drake, Don McLean et d’autres contemporains de Humble Pie feront du format acoustique le coeur de leur proposition musicale. Humble Pie n’est pas le seul à chercher dans la sobriété une vérité musicale que l’amplification et la technologie ne garantissent pas.
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