Tons of Sobs, Free (1968) : quatre adolescents qui tenaient le monde dans leurs mains
Il faut imaginer la scène : nous sommes en octobre 1968 à Morgan Studios de Willesden, à Londres. Quatre garçons sont en train d’enregistrer leur premier album. Le chanteur, Paul Rodgers, a dix-huit ans. Le guitariste, Paul Kossoff, en a dix-sept. Le batteur, Simon Kirke, en a dix-neuf. Et le bassiste, Andy Fraser, en a seize, à peine sorti de l’école, recruté en urgence quand le groupe a besoin d’un bassiste après sa formation. Seize ans. Ils enregistrent l’album en quelques jours, avec un budget de huit cents livres alloué par le producteur Guy Stevens, qui avait eu le flair de signer ce groupe improbable sur Island Records après les avoir vus jouer dans les clubs londoniens. Et ce premier album, Tons of Sobs, publié en mars 1969 au Royaume-Uni, est l’un des meilleurs disques de blues rock jamais enregistrés dans ce pays.
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L’alchimie impossible de deux Paul
Free s’est formé en 1968 grâce à l’entremise d’Alexis Korner, le grand patriarche du blues britannique, celui qui avait donné à Brian Jones et Charlie Watts leurs premières chances dans les années cinquante. Paul Kossoff venait de Black Cat Bones, un groupe de blues où il avait commencé à développez son style si particulier, ce son infiniment expressif et chargé d’émotion que les connaisseurs de guitare blues citent encore aujourd’hui comme l’un des plus reconnaissables de toute l’histoire du genre. Paul Rodgers, lui, avait traîné ses dix-huit ans dans les pubs et les clubs de la région de Londres, cherchant un groupe à la hauteur de sa voix exceptionnelle, cette voix de baryton-ténor qui pouvait passer de la tendresse la plus délicate à une puissance destructrice avec une facilité déconcertante. Simon Kirke et Andy Fraser complètent une formation d’une cohésion qui semble invraisemblable pour des musiciens aussi jeunes.
Guy Stevens, qui avait signé le contrat avec un budget dérisoire, prend la décision sage de ne pas chercher à produire un son poli et commercial. Il enregistre Free comme ils sonnent sur scène, avec ce naturel brut, cette authenticité absolue qui est leur force première. I’m a Mover, qui ouvre l’album, est une déclaration d’intention : Free joue le blues avec la conviction de quelqu’un pour qui cela ne peut pas se faire autrement. The Hunter, composition de Booker T. Jones et Al Jackson Jr., est une démonstration de la compréhension instinctive que Kossoff avait du blues électrique de Chicago, cette façon d’enfoncer les notes dans le silence plutôt que de les multiplier, de laisser résonner chaque accord jusqu’à ce qu’il soit complètement épuisé. Walk in My Shadow, composition originale de Paul Rodgers, révèle les ambitions d’un songwriter qui va bientôt s’imposer comme l’un des meilleurs de sa génération. Et Goin’ Down Slow, reprise d’un standard de l’Arkansas blues, reçoit un traitement d’une intensité qui dépasse de loin ce qu’on attendrait d’un groupe de débutants de cet âge.
Ce qui frappe le plus dans Tons of Sobs, c’est l’économie des moyens. Là où d’autres groupes de l’époque cherchaient à remplir l’espace sonore de tous les effets disponibles, Free fait le choix inverse : moins est plus. Chaque note compte, chaque silence est aussi important que chaque son. Cette philosophie musicale, radicalement différente de la surcharge psychédélique qui dominait l’époque, deviendra la signature du groupe et explique pourquoi leur musique sonne encore si juste et si moderne des décennies plus tard.
« Paul Kossoff was the most soulful guitarist I had ever heard. He could make you feel things with two notes that other guitarists couldn’t achieve with twenty. He was a blues man in the truest sense. » – Paul Rodgers
L’album ne se vend pratiquement pas à sa sortie, s’égarant à la 197ème place des charts américains, invisible au Royaume-Uni. Free va devoir attendre encore deux ans et l’immortel single All Right Now de 1970 pour trouver le grand public. Mais Tons of Sobs, avec sa franchise, son refus de tout compromis et sa conviction absolue dans le pouvoir émotionnel du blues électrique, demeure le disque-matrice de tout ce que Free a ensuite accompli. C’est ici qu’on entend pour la première fois ce son unique, cette combinaison irremplaçable de deux Paul et de leurs deux complices, cette chose qui ne ressemble à rien d’autre.
Paul Kossoff mourra en mars 1976, à vingt-cinq ans, d’un arrêt cardiaque lié à des années d’abus. Paul Rodgers continuera, avec Bad Company et d’autres formations, poursuivant la même quête de sincérité et d’émotion brute. Mais Tons of Sobs, enregistré quand tout était encore possible, quand la musique était encore plus forte que tout le reste, reste le témoignage le plus pur de ce que Free avait en eux dès le départ. Un trésor caché qui attend d’être découvert par chaque nouvelle génération.
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