Sortie 1969

Blind Faith, Blind Faith (1969) : le supergroupequi reva trop grand pour tenir ensemble

Juin 1969. Hyde Park, Londres. Cent mille personnes massees sous un soleil d’ete. Sur la scene, quatre musiciens d’exception s’appretent a jouer ensemble en public pour la premiere fois. Eric Clapton sort de Cream, le trio le plus puissant du rock britannique, dissous quelques mois plus tot sous le poids de ses tensions internes. Steve Winwood sort de Traffic, le groupe le plus inventif de la psychedelie britannique, temporairement dissout lui aussi. Ginger Baker, batteur colossal de Cream, cherche un nouveau terrain d’expression. Rick Grech vient de Family, groupe de Birmingham dont il est le bassiste et le violoniste. Quatre musiciens. Quatre egos de taille considerable. Un seul album. Un seul grand concert. Et puis la fin, inevitable, rapide, sans qu’on ait eu le temps de comprendre ce qui venait de se passer. Blind Faith restera dans l’histoire comme la plus fascinante des questions sans reponse : qu’auraient-ils pu faire s’ils avaient tenu ensemble ?

Blind Faith enregistre son unique album entre decembre 1968 et mai 1969, dans une atmosphere de creation intense mais precaire. Les quatre musiciens n’ont pas de direction artistique commune definie a l’avance. Ils jouent ensemble et voient ce qui emerge. Ce qui emerge est saisissant. « Had to Cry Today », qui ouvre l’album, est un monument de blues-rock progressif. Clapton joue avec une ferocite nouvelle, plus directe, moins ornementale que dans Cream. La guitare mord et ne lache pas. Winwood chante avec cette voix d’une purete absolue, a la fois noire de soul et blanche de folk anglais. L’architecture du morceau, ses changements de tempo, ses tensions et ses resolutions, est d’une sophistication qui force l’admiration la plus sincere.

Pochette Blind Faith 1969

Can’t Find My Way Home : la chanson parfaite

« Can’t Find My Way Home » est l’une des grandes ballades acoustiques du rock. Winwood l’a ecrite seul, a la guitare, et l’album la presente dans un arrangement minimaliste qui met tout l’accent sur la melodie et la voix. C’est une chanson sur la perte et la recherche, sur ces moments ou on ne sait plus tres bien ou on est ni ou on va. La simplicite apparente cache une sophistication harmonique reelle et profonde. Clapton ajoute quelques notes de guitare acoustique, sobres, indispensables. La chanson n’a pas besoin de plus. Dans sa nudite, elle est complete. Decades plus tard, Dave Matthews, Beck et des dizaines d’autres artistes la couvriront, chacun essayant de capturer quelque chose de cette magie tranquille et irremplacable.

« Presence of the Lord » est la premiere composition solo de Clapton enregistree sur disque. Une chanson presque un hymne, avec des accords de guitare qui s’elevent vers quelque chose de plus grand que la somme de ses parties. Clapton avait vingt-quatre ans et traversait une periode de questionnement spirituel intense. La chanson temoigne de cette quete avec une sincerite qui desarme. « Sea of Joy » de Winwood est une piece pastorale, presque folklorique dans son approche, avec une section centrale ou la musique s’emballe et s’enflamme avant de retomber dans la serenite initiale. Et puis il y a « Do What You Like », le morceau final de quinze minutes, domine par le solo de batterie de Ginger Baker. Quinze minutes de percussion pure, Baker qui frappe, tape, martele, caresse, frappe encore. Une experience physique autant que musicale.

Le concert de Hyde Park du 7 juin 1969 reste l’un des evenements musicaux les plus importants de l’annee. Cent mille personnes, une chaleur londonienne exceptionnelle, et un groupe qui joue en public pour la toute premiere fois. La pression est immense. Mais Clapton, Winwood, Baker et Grech la transforment en energie pure. La musique qui sort de cette scene improvisee au coeur du parc est vivante, tendue, vibrante comme un fil electrique. Le public repart convaincu d’avoir assiste a la naissance du plus grand groupe du monde.

Blind Faith se dissout a la fin de 1969. Clapton part former Derek and the Dominos. Baker cree Airforce. Winwood reforme Traffic. Grech rejoint Traffic brievement. Le projet aura dure moins d’un an. Mais cet unique album, imparfait, inacheve dans son ambition, reste l’une des pieces les plus interessantes du rock britannique de la periode. La preuve qu’il ne faut parfois qu’une seule chance pour laisser une trace durable dans la memoire collective du rock.

L’heritage de Blind Faith dans l’histoire du rock britannique est paradoxal et fascinant. Un seul album, une seule grande tournee nord-americaine, quelques mois d’existence officielle : c’est peu par rapport a l’impact culturel et musical qu’ils ont eu. Cet impact tient peut-etre precisement a la brievete de leur existence. Ils n’ont pas eu le temps de se repeter, de s’essouffler, de produire un mauvais album ou de vivre une annee de transition difficile. Ils ont donne le meilleur d’eux-memes dans un seul effort concentre, puis se sont separes avant que quoi que ce soit ne se degrade. Il y a quelque chose de presque classique dans cette trajectoire : la beaute de l’inacheve, la perfection du fragment. Blind Faith est entier precisement parce qu’il est incomplet. Et cet unique album reste l’une des pieces les plus interessantes et les plus mysterieuses du rock britannique de la periode.

Ce qu’il faut retenir de Blind Faith, au-dela des etiquettes et des superlatifs, c’est la qualite de l’ecoute entre les musiciens. Clapton, Winwood, Baker et Grech ne jouent pas l’un sur l’autre mais l’un avec l’autre, dans une conversation permanente et respectueuse qui est la marque des plus grands ensembles de musique de chambre. Cette qualite d’ecoute est perceptible a chaque instant de l’album, dans la facon dont Clapton laisse de l’espace a la voix de Winwood, dans la facon dont Baker anticipe les changements de dynamique, dans la souplesse de Grech qui sait quand avancer et quand se retirer. C’est ce qui fait de Blind Faith bien plus qu’un album de superstars reunies pour l’occasion : c’est l’oeuvre d’un veritable groupe, ephemere mais reel, qui a trouve en quelques mois une coherence et une identite musicale propres que beaucoup de groupes n’atteignent jamais en dix ans de carriere commune.

« Blind Faith aurait pu etre le meilleur groupe du monde. Ils ont prefere etre le groupe le plus honnete de 1969. Ca revient au meme. » (Nick Kent, New Musical Express)

La note des passionnés

4,0 /5

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