Il y a des albums qui marquent un tournant, un moment de bascule entre ce qu’un groupe a été et ce qu’il va devenir. A Space in Time, sixième album studio de Ten Years After, paru en août 1971 sur Chrysalis Records au Royaume-Uni et Columbia Records aux États-Unis, est de ceux-là. Pour Alvin Lee et ses compagnons de route, le disque représente à la fois un sommet commercial et le début d’une transformation stylistique qui ne fera pas que des heureux chez les puristes du blues rock.
Retour rapide sur les origines. Ten Years After, c’est Nottingham, c’est 1966, c’est un nom choisi en hommage à Elvis Presley, dix ans après que le King a chamboulé le monde du rock. Le groupe est constitué de quatre musiciens solides comme des rocs : Alvin Lee à la guitare et au chant, Leo Lyons à la basse, Ric Lee à la batterie (aucun lien de parenté avec Alvin), et Chick Churchill aux claviers. Ensemble, ils ont bâti leur réputation sur des concerts d’une énergie dévastatrice, culminant avec leur apparition légendaire au festival de Woodstock le 17 août 1969. La séquence de I’m Going Home filmée pour le documentaire officiel les propulse dans une autre dimension : le monde entier découvre un Alvin Lee en état de grâce absolue, guitare au feu, doigts d’acier, dix minutes de fureur bleue.

L’année où Alvin Lee a voulu changer le monde
Mais voilà : en 1971, le vent tourne. Le blues rock pur et dur, celui que Ten Years After a défenestré dans les salles de concert depuis des années, commence à céder la place à des sonorités plus douces, plus commerciales. Des formations comme Led Zeppelin ont montré qu’on pouvait alterner le marteau-piqueur électrique et la ballade acoustique sans perdre la face. Alvin Lee observe, réfléchit, et prend le virage. A Space in Time est enregistré aux légendaires Olympic Studios de Londres, avec l’ingénieur du son Chris Kimsey aux commandes et le groupe lui-même à la production. C’est la première fois que Ten Years After se produit sans producteur extérieur, un pari qui dénote une confiance totale en leur propre vision.
Le résultat est un disque de dix titres, trente-sept minutes, qui se découpe en deux faces bien distinctes. La face A s’ouvre sur One of These Days, presque six minutes d’un rock sinueux qui pose immédiatement le nouvel équilibre entre puissance et nuance. Puis vient Here They Come, Over the Hill, Baby Won’t You Let Me Rock ’n’ Roll You… et surtout, fichée en plein milieu de cette face comme une flèche dans la cible, I’d Love to Change the World. Trois minutes quarante-deux. Une ballade folk-rock à la structure acoustique, une mélodie qui s’accroche à l’oreille dès la première écoute, et des paroles qui captent l’esprit ambivalent d’une époque : la jeunesse veut changer le monde, mais elle ne sait pas trop comment. « Everywhere is freaks and hairies, dykes and fairies / Tell me where is sanity », chante Alvin Lee, avant de conclure qu’il aimerait changer le monde mais qu’il ne sait pas quoi faire. Un aveu désarmant de lucidité, sorti tout droit des angoisses d’une génération qui sortait à peine des illusions de 1968.
Le single atteint la quarantième place du Billboard Hot 100 américain et la dixième place au Canada. C’est le plus grand succès commercial de la carrière de Ten Years After, et la seule fois qu’ils figureront dans le Top 40 aux États-Unis. Matthew Greenwald d’AllMusic écrira que la performance de guitare d’Alvin Lee sur ce titre est « la plus expressive et la plus pleine de goût de toute sa carrière », ce qui est loin d’être un mince compliment pour quelqu’un qu’on a surnommé « le guitariste le plus rapide du monde ».
Un espace dans le temps, une fenêtre sur l’éternité
La face B d’A Space in Time retrouve un ton plus sombre, plus introspectif. Once There Was a Time installe une mélancolie douce-amère, Let the Sky Fall explore des territoires presque psychédéliques, Hard Monkeys rappelle que le groupe n’a pas abandonné son ADN bluesy, et I’ve Been There Too offre près de six minutes d’une intensité contenue, peut-être la face la plus authentique d’Alvin Lee en tant que chanteur. L’album se referme sur Uncle Jam, moins de deux minutes, presque un épilogue funky qui laisse l’auditeur dans un état de douce perplexité. Il y a aussi Over the Hill, où un arrangement de cordes signé Del Newman apporte une couleur orchestrale inattendue qui sera la marque distinctive de ce virage vers un son plus élaboré.
Chris Kimsey, l’ingénieur qui a capturé tout ça sur bande magnétique, est à l’époque un jeune talent qui deviendra quelques années plus tard un collaborateur régulier des Rolling Stones. Olympic Studios, situés dans le quartier londonien de Barnes, sont alors au sommet de leur réputation : Jimi Hendrix, Led Zeppelin, les Stones eux-mêmes y ont enregistré certains de leurs chef-d’oeuvres. Ten Years After est donc en bonne compagnie dans ces couloirs.
L’accueil critique d’A Space in Time est globalement positif, même si certains fans de la première heure reprochent au groupe d’avoir arrondi les angles et sacrifié une part de leur rugosité sur l’autel du succès commercial. Ces critiques ne sont pas totalement infondées, mais elles ratent quelque chose d’essentiel : la capacité d’Alvin Lee à écrire une chanson pop sans trahir son âme, à trouver le point de tension exact entre accessibilité et intégrité artistique. A Space in Time sera suivi de Rock & Roll Music to the World en 1972, puis la dissolution du groupe en 1974, avant diverses réunions. Mais cet album de 1971 reste leur testament le plus complet, celui où Ten Years After a réussi l’impossible équilibre entre blues, rock et pop. Une parenthèse dans le temps, pour reprendre leur propre titre, qui n’a pas pris une ride.
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