Sortie 1974

Rory Gallagher sur scène en Irlande en janvier 1974 est l’un des spectacles les plus intenses que le blues-rock des années soixante-dix ait produits. « Irish Tour 74 » capture quelque chose de rare dans le monde du disque : la rencontre entre un artiste et son propre public, dans ses propres villes, avec cette électricité particulière que seule la proximité entre une musique et ses racines peut générer. Gallagher jouait pour des gens qui connaissaient les mêmes rues que lui, et ça s’entend dans chaque note.

Rory Gallagher est né à Ballyshannon dans le comté de Donegal en 1948. Il a grandi à Cork, a appris la guitare seul, a tourné dans des groupes de showband irlandais avant de fonder Taste en 1966, puis de s’imposer sous son nom propre à partir de 1971. À l’époque où cet album live est enregistré, il est l’un des guitaristes les plus respectés d’Europe : Jimi Hendrix lui-même, quand on lui demandait qui était le meilleur guitariste du monde, répondait sans hésiter le nom de Gallagher.

Son instrument le plus célèbre est une Fender Stratocaster de 1961 achetée d’occasion à l’âge de quinze ans pour environ 100 livres sterling. La peinture s’est écaillée, le manche est usé jusqu’à l’os, le corps porte les marques de vingt ans de concerts intenses. Gallagher n’a jamais voulu la remplacer. Cette guitare est lui : honnête, directe, sans artifice. Quand il joue, on entend exactement ce qu’il pense.

« Cradle Rock » ouvre l’album avec un riff qui pose les termes du contrat : ceci est de la musique physique, faite pour le corps autant que pour la tête. La formation qui accompagne Gallagher est solide et rodée : Gerry McAvoy à la basse depuis 1971, Rod de’Ath à la batterie, Lou Martin aux claviers. Ces musiciens se connaissent si bien qu’ils peuvent se laisser aller à l’improvisation sans jamais perdre la cohérence d’ensemble.

« I Wonder Who » est une plongée dans le blues classique qui montre l’étendue de la culture musicale de Gallagher. Il connaît les Blues Shouters des années quarante, les guitaristes slide du Mississippi, le Chicago electric blues des années cinquante. Il a tout digéré, tout assimilé, et produit quelque chose qui lui appartient. Sa façon d’attaquer les cordes, d’utiliser le vibrato, de construire un solo du début jusqu’à la résolution finale est reconnaissable entre toutes : on sait que c’est Gallagher en deux mesures.

« Tattoo’d Lady » est peut-être le sommet de l’album. Une chanson de route, de voyages, de rencontres fugaces, avec une mélodie qui semble avoir toujours existé. La façon dont Gallagher la chante avec cette voix légèrement rauque qui porte la fatigue des longues tournées en fait quelque chose d’immédiatement humain, loin des poses de star et des constructions d’image. Gallagher n’a jamais été une image. Il a toujours été un musicien.

« Walk on Hot Coals » est la jam de l’album, la pièce qui montre que Gallagher peut s’aventurer dans l’improvisation la plus libre sans jamais perdre le fil émotionnel avec son public. Il y a des guitaristes qui improvisent pour se prouver quelque chose à eux-mêmes. Il y a des guitaristes qui improvisent pour partager quelque chose avec ceux qui les écoutent. Gallagher appartient sans hésitation à la seconde catégorie, et c’est ce qui fait de lui l’un des rares artistes rock dont les concerts étaient aussi bons que les disques, sinon meilleurs.

Le film documentaire tourné simultanément par le réalisateur Tony Palmer est un complément indispensable à l’album. On y voit Gallagher tel qu’il était réellement : en jeans et chemise à carreaux, sans costume de scène ni persona élaborée, jouant avec une concentration et une générosité qui laissent le public debout. Ces images disent plus sur ce qu’est le blues-rock authentique que n’importe quelle analyse critique.

« Irish Tour 74 » est l’un de ces albums qui définissent une époque et un artiste en un seul geste. Il dit ce qu’était Rory Gallagher au sommet de ses pouvoirs : un guitariste de génie qui n’avait pas besoin d’effets spéciaux ni de mises en scène élaborées pour tenir une salle entière en haleine pendant deux heures. Juste lui, sa Stratocaster usée jusqu’à la corde, et la musique qui ne ment jamais.

L’héritage de Rory Gallagher sur les guitaristes qui l’ont suivi est considérable et souvent sous-estimé. Sa façon d’aborder le blues sans artifice ni distance ironique, de traiter la guitare comme un outil de communication directe plutôt que comme un vecteur de démonstration technique, a influencé des générations de musiciens irlandais et britanniques qui ont choisi l’authenticité sur la sophistication. Des guitaristes aussi différents que Gary Moore, qui a grandi en l’écoutant à Belfast, ou Brian May, qui citait volontiers son jeu comme une référence, ont absorbé quelque chose de cette honnêteté fondamentale. « Irish Tour 74 » en est la démonstration la plus complète et la plus convaincante.

La note des passionnés

4,0 /5

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Irish Tour 74