Sortie 1971

Décembre 1970. Les Beatles viennent d’exploser. Jimi Hendrix est mort en septembre, Janis Joplin en octobre. L’âge d’or du rock psychédélique touche à sa fin, et les survivants cherchent leur nouveau cap. Dans ce contexte de transition, Ten Years After publie Watt, leur cinquième album studio, enregistré en septembre 1970 aux Olympic Sound Studios de Londres. Un disque de rock blues incandescent qui arrive au mauvais moment selon certains critiques, et au bon moment selon ses fans. La vérité, comme souvent, est plus nuancée.

Pochette de Watt de Ten Years After
Watt, Ten Years After, 1971

Alvin Lee et ses trois compagnons, ou la machine de guerre blues-rock britannique

Ten Years After, c’est d’abord quatre hommes formés à Nottingham, dans les Midlands anglais. Alvin Lee à la guitare et au chant, Leo Lyons à la basse, Ric Lee à la batterie (aucun lien de parenté avec Alvin), et Chick Churchill à l’orgue. Ces quatre-là fonctionnent ensemble depuis la fin des années 1960, rodant leur machinerie dans les clubs britanniques avant de déflagrer sur la scène internationale grâce à quelques concerts mythiques. Mais c’est Woodstock en août 1969 qui va leur donner une dimension mondiale. La performance d’Alvin Lee sur I’m Going Home, filmée pour le documentaire de Michael Wadleigh, reste l’un des moments les plus emblématiques du festival : dix minutes d’un boogie effréné, Lee jouant sa Gibson ES-335 à une vitesse étourdissante, la foule en délire, l’histoire du rock en train de s’écrire sous nos yeux.

Deux ans après Woodstock, Ten Years After en est donc à leur cinquième opus. Watt est auto-produit par le groupe lui-même, une décision qui montre leur niveau de confiance mais aussi leur désir de conserver le contrôle total sur leur son. L’ingénieur du son qui capture tout cela est Chris Kimsey, qui deviendra plus tard célèbre pour son travail aux côtés des Rolling Stones. Le disque sort chez Deram Records au Royaume-Uni et via Chrysalis aux États-Unis.

Watt s’ouvre avec I’m Coming On, un blues-rock direct et sans fioritures qui plante immédiatement le décor : guitare nerveuse d’Alvin Lee, orgue sombre de Chick Churchill, section rythmique implacable. My Baby Left Me, qui n’est pas la version d’Arthur Crudup mais une composition propre au groupe, étire le blues sur plus de cinq minutes avec une intensité qui ne faiblit pas. Think About the Times apporte une nuance plus mélodique, une brève fenêtre de lumière dans un disque globalement taillé dans le roc. I Say Yeah complète la première face avec un groove tenace, construit sur un riff qui tourne et revient avec une logique hypnotique.

La deuxième face commence par The Band with No Name, une curiosité instrumentale de moins de deux minutes, sorte d’interlude qui semble ouvrir une porte vers quelque chose qui ne vient pas tout à fait. Gonna Run, la piste la plus longue du côté studio avec ses presque six minutes, est peut-être la plus représentative du style Ten Years After de cette période : tension accumulée, relâchement brutal, Alvin Lee qui grimpe dans les aigus et redescend avec une aisance déconcertante.

She Lies in the Morning, ou le sommet d’une face B remarquable

She Lies in the Morning est la grande pièce de l’album. Sept minutes et quelques secondes, une construction patiente qui commence par une douceur trompeuse avant de basculer dans quelque chose de beaucoup plus lourd. La chanson oscille entre tendresse et violence, entre une mélodie qui pourrait presque être pop et des éruptions de guitare qui rappellent que Ten Years After est avant tout un groupe de blues rock sans compromis. C’est la piste qui, réécoutée aujourd’hui dans son remix et remastering de 2017, sonne avec une modernité étonnante. Le disque se ferme sur une version live de Sweet Little Sixteen, le classique de Chuck Berry, enregistrée au festival de l’Isle of Wight en 1970. Une boucle parfaite : un groupe britannique qui doit tout au rock and roll américain rend hommage à l’un de ses pères fondateurs devant des dizaines de milliers de spectateurs.

Les chiffres parlent en faveur d’un disque que la critique de l’époque a parfois boudé. Watt atteint la cinquième place des charts britanniques, la deuxième en Hollande, et la 21ème aux États-Unis. En Allemagne, Italie, Norvège, Finlande, Danemark, l’album se place dans les dix premiers. Ce n’est pas un flop. Loin de là. C’est un succès commercial solide dans une période de transition difficile pour le groupe.

Car la critique, justement, commence à sentir que quelque chose change. Les journalistes qui avaient encensé les premiers albums reprochent à Watt de ne pas prendre assez de risques, de recycler des formules qui commencent à être connues. C’est l’accusation classique faite à tout groupe de blues-rock qui excelle dans son style : qu’il excelle trop dans son style. Ten Years After entendra ce reproche. L’année suivante, avec A Space in Time en 1971, ils tenteront un virage plus doux, plus acoustique, plus folk, qui donnera leur plus grand hit en terme de ventes aux États-Unis.

Mais Watt reste quelque chose de précieux dans la discographie de Ten Years After. C’est le dernier disque où le groupe se laisse aller pleinement à sa nature profonde, sans chercher à plaire à qui que ce soit, sans regarder par-dessus son épaule ce que les autres font. Quatre musiciens en salle, une console, Chris Kimsey derrière la vitre, et ce son énorme qui s’échappe des amplis comme une crue subite. Le son d’un groupe au sommet de sa forme physique, avant que les questions commerciales ne commencent à modifier la trajectoire.

Écouter Watt aujourd’hui, c’est entendre une capsule temporelle d’un blues-rock britannique à son apogée créateur. Alvin Lee n’était peut-être pas Eric Clapton aux yeux du grand public, il n’avait pas la grâce apollinienne de Jimmy Page ni la sobriété de Peter Green. Mais ce qu’il possédait en propre, cet enthousiasme physique dans le jeu, cette joie évidente de jouer vite et fort, cette capacité à faire sourire autant qu’à faire taper du pied, c’était unique. Watt en est l’une des preuves les plus convaincantes.

La note des passionnés

4,0 /5

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