Sortie 1969

Blue Matter, Savoy Brown (1969) : le blues de Kim Simmonds

Savoy Brown est le groupe le plus prodigieusement prolifique de la scene blues-rock britannique des annees 60 et 70. Fonde a Londres en 1965 par le guitariste Kim Simmonds, il publie un album par an pendant les dix premieres annees de son existence, avec des formations qui changent constamment autour de la figure immuable de Simmonds. Cette capacite a se renouveler tout en restant reconnaissable, a changer de membres tout en gardant une identite sonore coherente, est l’une des caracteristiques les plus fascinantes de Savoy Brown, et elle tient entierement a la personnalite et a la vision musicale de Kim Simmonds, le guitariste-fondateur qui est le seul membre permanent du groupe a travers toutes ses metamorphoses successives. Blue Matter, troisieme album du groupe publie en janvier 1969, est le premier a trouver une formation stable et coherente, le premier a montrer ce que Savoy Brown peut etre quand les pieces du puzzle s’assemblent correctement.

Kim Simmonds est un guitariste dont le style doit enormement au blues electrique de Chicago, a Buddy Guy, a Otis Rush, a B.B. King, mais qui l’a integre et transforme au point de creer quelque chose qui lui appartient completement. Sa technique est precise et econome, son jeu expressif et emotionnellement direct. Il ne cherche pas la vitesse pour la vitesse ou la complexite pour la complexite. Il cherche la note juste, le son juste, la phrase qui dit exactement ce qu’il a a dire. Cette economie de moyens au service d’une expressivite maximale est la marque des grands guitaristes de blues, et Simmonds la possede pleinement et sans effort apparent, comme si jouer juste etait pour lui la chose la plus naturelle du monde.

Train to Nowhere et la liberte du blues electrique

La formation de Blue Matter comprend Kim Simmonds a la guitare, Chris Youlden au chant, Dave Peverett a la guitare et au chant, Roger Earl a la batterie et Tone Stevens a la basse. Cette formation particuliere, qui sera la plus reussie de toute l’histoire du groupe, a une coherence et une complicite musicales remarquables. Chris Youlden est le chanteur ideal pour le son que Simmonds cherche : une voix de blues-rock a la texture riche et au phrase naturel, capable de l’urgence et de la retenue avec egale conviction. Dave Peverett, futur fondateur de Foghat, apporte un contrepoint solide et une energie rock complementaire a la precision plus classique de Simmonds.

« Train to Nowhere » est le titre qui represente le mieux le Savoy Brown de cette periode : un blues electrique ouvert qui permet a Simmonds de deployer ses solos dans toute leur etendue, avec cette qualite de narration musicale qui fait qu’on suit chaque note comme on suivrait les chapitres d’une histoire. Le morceau a la pulsation hypnotique du meilleur blues electrique, cette qualite de groove qui a la fois ancre et libere les musiciens et l’auditeur dans une meme danse invisible. « Honey Bee » et « I’m Tired » confirment que Savoy Brown connait ses racines et les honore sans jamais se contenter de les imiter servilement.

Savoy Brown n’a jamais ete un groupe de stars ni un groupe de succes commercial majeur. Il a ete quelque chose de plus durable : un groupe de musiciens serieux qui prenaient le blues au serieux, qui travaillaient leur art avec une constance et une discipline admirables, et dont les albums constituent un corpus impressionnant de blues-rock britannique de qualite. Kim Simmonds continuera de faire tourner le groupe jusqu’au debut du XXIe siecle, toujours avec de nouveaux membres autour de lui, toujours avec le meme engagement envers le blues et la meme foi dans la puissance de cette musique qui resiste a toutes les modes. Blue Matter reste son oeuvre la plus accomplie, le disque qui resiste le mieux aux annees.

La fidelite de Kim Simmonds au blues electrique a travers cinq decennies de carriere est l’une des plus belles demonstrations de ce que la devotion artistique peut produire quand elle n’est pas compromise par les modes ou les exigences commerciales. Simmonds a vu le heavy metal naitre et prosperer, il a vu le punk exploser puis se dissoudre, il a vu la new wave, le grunge, le hip-hop, l’indie rock se succeder et s’imposer comme les genres dominants de leurs decennies respectives. Et pendant tout ce temps, il a continue de faire du blues electrique, avec de nouveaux musiciens, de nouveaux albums, de nouvelles tournees, mais toujours avec la meme vision et le meme engagement fondamental. Cette constance n’est pas de l’entêtement : c’est de la confiance. La confiance qu’une musique vraie et profondement ressentie n’a pas besoin de se renouveler formellement pour rester vivante, qu’elle se renouvele de l’interieur, par l’approfondissement de la maitrise et de la comprehension, pas par le changement de forme. Savoy Brown et Blue Matter sont le monument le plus eloquent de cette confiance.

La comparaison entre Savoy Brown et ses contemporains de la scene blues-rock britannique est instructive. Cream se dissout en 1968. Fleetwood Mac de Peter Green, qui avec Savoy Brown partage le meme territoire blues, est au sommet de sa popularite mais la sante mentale de Peter Green va le pousser vers la retraite en 1970. The Groundhogs, John Mayall’s Bluesbreakers, Chicken Shack : autant de groupes qui cultivent le meme jardin blues avec chacun leur approche propre. Savoy Brown se distingue de tous par sa regularite et sa longevite. La ou Cream a explose apres trois ans et Fleetwood Mac de Peter Green a perdu son fondateur, Savoy Brown continue. Kim Simmonds remplace les departs par de nouvelles recues, chacun apportant sa couleur propre tout en s’integrant dans la vision d’ensemble. Cette capacite de perpetuation est un talent en soi, aussi musical et aussi artistique que la capacite de composer ou de jouer. Simmonds l’a a un degre exceptionnel, et Blue Matter est le premier temoignage de cette capacite.

« Kim Simmonds est l’un des gardiens les plus fideles et les plus intelligents de la tradition du blues electrique en Grande-Bretagne. Blue Matter en est la plus belle preuve. » (John Mayall)

La note des passionnés

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Blue Matter