1968 •Album

Blues From Laurel Canyon

par John MAYALL

★★★★☆4,0
Sortie 1968

Blues From Laurel Canyon, John MAYALL (1968) : le journal intime californien d’un Anglais amoureux

Il y a des albums qui sont des vacances et des albums qui sont des oeuvres. Blues From Laurel Canyon de John Mayall est les deux à la fois. En août 1968, le père du blues britannique s’offre trois semaines à Los Angeles, dans ce canyon mythique où vivent alors Joni Mitchell, Frank Zappa, Jim Morrison et la crème de la contre-culture californienne. Il en revient avec un album enregistré en trois jours à peine dans les studios Decca de West Hampstead, les 26, 27 et 28 août 1968. Trois jours pour capter l’essentiel d’une révélation. Trois jours pour raconter ce que la Californie a fait à cet homme du Cheshire. L’album paraît en novembre 1968 sur Decca, dernier pour ce label avant le déménagement vers Polydor. Et c’est un chef-d’oeuvre qui se lit comme un journal de voyage de l’âme.

Mick Taylor, Peter Green et les Bluesbreakers qui s’en vont

L’histoire de cet album ne se comprend pas sans l’histoire des Bluesbreakers, le groupe de Mayall qui a été la pépinière la plus fertile de l’histoire du blues britannique. Eric Clapton y est passé avant de partir fonder Cream. Peter Green y est passé avant de créer Fleetwood Mac. Jack Bruce y a fait un court séjour. Et maintenant, en 1968, les Bluesbreakers se dissolvent après que Mayall décide de les dissoudre en mai, et c’est un jeune guitariste du nom de Mick Taylor qui signe sa dernière grande collaboration avec lui avant de rejoindre les Rolling Stones.

Mick Taylor sur Blues From Laurel Canyon est une révélation. Il a vingt ans, une technique déjà accomplie et un sens du phrasé qui doit autant à B.B. King qu’à Eric Clapton. Sur « Somebody’s Acting Like a Child » ou sur l’extraordinaire « Fly Tomorrow », qui s’étend sur près de neuf minutes, il joue avec une maturité qui laisse sans voix. Sa guitare pleure, chante, s’envole, revient. Et Peter Green, l’autre grand guitariste formé par Mayall, est présent sur « First Time Alone », où les deux hommes dialoguent avec la retenue et la profondeur des grands. Mayall lui-même chante, joue de l’harmonica, de l’orgue et de la guitare, réalise l’album seul, écrit toutes les chansons, transforme ses souvenirs californiens en blues contemporain.

Les photographies de la pochette, toutes prises à Laurel Canyon, sont d’une beauté mélancolique. On y voit Mayall dans ce paysage de collines sèches et de ciels immenses, si différent de l’Angleterre grise d’où il vient. Le titre de l’album résume tout : le blues vient de Laurel Canyon, de cette Californie lumineuse où le rock anglais se transforme au contact du soleil américain. Mayall ira s’y installer définitivement en 1969, après la sortie de l’album, et y vivra jusqu’en 1979. Ce disque est l’annonce de son départ, la lettre d’amour à une ville qu’il ne connaît pas encore mais qu’il a déjà adoptée.

« Blues From Laurel Canyon represents Mayall at the height of his creative powers, a personal album unlike anything he had recorded before. » (Graham Reid, Elsewhere)

L’anecdote de Mick Taylor qui rejoint les Rolling Stones quelques mois après cet enregistrement donne à Blues From Laurel Canyon une dimension supplémentaire : c’est le dernier témoignage de Taylor avant qu’il entre dans la machine Stones pour des années de Let It Bleed, de Sticky Fingers et d’Exile on Main Street. Toute la grâce qu’on lui connaîtra sur ces albums-là est déjà là, en 1968, dans les studios de West Hampstead, sur un album de blues produit par un Anglais à propos de la Californie. Le rock est bien la musique des coïncidences miraculeuses.

Blues From Laurel Canyon est l’un de ces albums qui tiennent leur promesse jusqu’au bout. Pas un moment de relâche, pas un titre qui sonne faux ou de remplissage, une cohérence de bout en bout qui est rare dans une discographie aussi prolixe que celle de John Mayall. C’est l’album d’un homme qui a trouvé un endroit qui correspond à ce qu’il a toujours voulu être, et qui a eu la sagesse et le talent de le mettre en musique avant même d’y avoir vraiment vécu.

La note des passionnés

4,0 /5

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