1966 Album

Blues Breakers With Eric Clapton

par John MAYALL

4,0
Sortie 1966

Londres 1966 : la nuit où la guitare a changé de dimension

Il y a une pochette d’album qui fait partie des images les plus connues de toute l’histoire du rock. John Mayall, Eric Clapton et John McVie assis sur un mur, dans un quartier de Londres, avec un journal. Ils lisent le journal. Ou font semblant. Clapton est à gauche, les cheveux lisses, l’air presque distrait, comme si ce qui se passe à l’intérieur de lui n’avait rien à voir avec l’extérieur qu’il montre. C’est en mai 1966, et le groupe vient de finir d’enregistrer « Blues Breakers with Eric Clapton », l’album qui va littéralement changer la façon dont on pense la guitare électrique dans la musique populaire. L’album est souvent appelé le « Beano Album » parce que Clapton lit le comic book Beano sur la pochette. C’est une des anecdotes les plus célèbres du rock britannique. Et derrière l’anecdote, il y a un disque qui vaut une vie entière d’écoute.

John Mayall est le patron. Il dirige les Bluesbreakers depuis 1963, recrutant et formant les meilleurs jeunes instrumentistes britanniques dans une mission clairement définie : faire du Chicago blues de la façon la plus authentique et la plus électrique possible. À travers les années, les Bluesbreakers vont devenir une sorte d’académie du rock britannique, une formation continue de premier plan. Mais cet album de 1966, celui avec Clapton, est le moment où tout bascule. Clapton a vingt et un ans. Il a déjà joué dans les Yardbirds et les a quittés parce que le groupe devenait trop pop pour lui. Sa conviction est totale : le blues, le vrai blues, rien que le blues.

Clapton is God : quand les murs de Londres parlent

Pendant que l’album est en cours d’enregistrement, un graffiti apparaît dans les tunnels du métro londonien. « Clapton is God ». Trois mots à la peinture blanche sur les murs de la station d’Islington, puis d’autres stations, puis d’autres murs dans d’autres quartiers. Clapton a vingt et un ans. Il n’est pas encore célèbre au sens grand public du terme. Mais la communauté des guitaristes londoniens, les musiciens, les journalistes spécialisés, savent déjà qu’ils sont en présence de quelque chose d’extraordinaire. Ce graffiti est un baromètre de la reconnaissance souterraine, celle qui précède la gloire officielle et qui est souvent plus fiable.

Ce que Clapton fait avec une guitare Gibson Les Paul branchée dans un ampli Marshall en 1966 n’a pas de nom parce que personne n’a encore inventé les termes pour le décrire. Il joue un blues qui ne ressemble à aucun blues anglais entendu avant. Il a une façon de faire durer les notes, de les laisser vibrer et s’étirer au-delà de ce qu’on attend, une façon de « bender » les cordes qui donne l’impression que la guitare chante plutôt qu’elle joue. Le sustain de sa Les Paul à travers le Marshall crée un son qui semble venir de plus loin que le simple métal et le bois. Un son qui a quelque chose de physiquement satisfaisant, comme une douleur parfaite au bon endroit.

Freddie King, Otis Rush, Robert Johnson : les ancêtres convoqués

Le répertoire de l’album est un panorama du blues électrique américain à son meilleur. « All Your Love » d’Otis Rush, « Hideaway » de Freddie King, « Double Crossin’ Time » de Mayall et Clapton, et puis la version de « Ramblin’ on My Mind » de Robert Johnson qui est le premier enregistrement solo de Clapton au chant. Cette reprise de Johnson est particulièrement révélatrice. Johnson est le mythe fondateur du blues, l’homme qui a prétendu avoir vendu son âme au diable au croisement de deux routes du Mississippi pour obtenir son don. Clapton reprend sa chanson et la joue avec une déférence et une conviction qui montrent qu’il a compris : le blues n’est pas de la musique folklorique à conserver dans un musée, c’est quelque chose de vivant qui se transmet de génération en génération par la pratique.

Otis Rush mérite une mention particulière. Ses compositions pour cet album, ou celles que Mayall choisit de son catalogue, sont parmi les plus chargées émotionnellement de l’ensemble. Rush joue une guitare gaucher montée à l’envers, ce qui lui donne un timbre particulier, une façon de monter dans les aigus qui est différente de tout le monde. Clapton a étudié Rush avec la même intensité qu’il a étudié Freddie King et B.B. King. Ce disque porte les traces de cet apprentissage sans jamais être de la simple imitation.

John Mayall, le professeur sévère et bienveillant

On tend parfois à réduire John Mayall au rôle de simple directeur de casting, celui qui a eu la chance d’avoir Clapton puis Peter Green puis Mick Taylor dans son groupe. C’est injuste. Mayall est un musicien complet, un compositeur, un multi-instrumentiste qui joue de l’harmonica, de la guitare, du piano et de l’orgue avec une authenticité profonde. Sa voix de blues blanc est immédiatement reconnaissable, une voix de connaisseur qui a fait le voyage intérieur jusqu’aux sources de cette musique sans jamais prétendre être quelque chose qu’il n’est pas.

Ce qu’il apporte à ses musiciens, c’est un cadre et une exigence. Les Bluesbreakers répètent. Les Bluesbreakers travaillent. Pas question de monter sur scène sans avoir assimilé le répertoire. Mayall vient d’une tradition musicale rigoureuse et il la transmet. Ce cadre est précisément ce dont Clapton a besoin à ce moment de sa vie : quelqu’un qui lui dit que son talent est réel mais que le talent sans discipline ne suffit pas. La Les Paul et le Marshall font le reste.

La production : Mike Vernon et le son qui sonne vrai

L’album est produit par Mike Vernon, un jeune producteur anglais qui a fondé Blue Horizon, un des labels les plus importants de la scène blues britannique. Vernon comprend immédiatement ce qu’il faut faire : ne pas produire. Ou presque. Il s’agit de capturer le son du groupe en train de jouer, sans trop d’artifices, sans trop d’overdubs, sans les couches de production qui cachent les imperfections et en même temps cachent la vie. Les imperfections d’un disque de blues sont son pouls. Vernon sait ça. Il laisse tourner la bande et il fait confiance aux musiciens.

L’album a été enregistré rapidement, en quelques sessions. Le résultat a cette qualité particulière du disque qui semble avoir été joué dans la même pièce que l’auditeur. On entend les amplis respirer. On entend les pieds de Clapton bouger. On entend Mayall qui compte les mesures parfois. Cette présence physique de l’enregistrement est ce qui rend le disque aussi puissant cinquante-neuf ans après sa sortie. Les techniques de production se perfectionnent, la Hi-Fi s’améliore, et pourtant ce vieux disque de 1966 capturé dans les conditions du bord surmonte tous ces progrès techniques parce qu’il a quelque chose que la technique ne peut pas produire : la vérité.

L’héritage : tout le blues-rock commence ici

Cream se forme six semaines après la fin des sessions de « Blues Breakers ». Jack Bruce et Ginger Baker viennent chercher Clapton, ils lui proposent une formation de power trio qui va révolutionner le rock. Sans ce disque de Mayall, sans cette démonstration de puissance et de sensibilité, sans ce son de Les Paul dans le Marshall qui a circulé dans tous les milieux musicaux londoniens, Cream ne se forme peut-être pas. Ou se forme différemment. Led Zeppelin ne sonne pas comme Led Zeppelin sans Clapton qui a ouvert cette voie. Jimmy Page connaît cet album par coeur. Il a dit que la guitare de Clapton sur ce disque l’a décidé à changer son approche. Hendrix l’écoute et comprend quelque chose.

Peter Green, qui remplacera Clapton dans les Bluesbreakers quelques mois après cet enregistrement, va mener le groupe vers un son encore différent avant de former Fleetwood Mac. Mick Taylor viendra ensuite, puis d’autres. Mais cet album avec Clapton reste le référence, le sommet, le moment où tout s’est aligné parfaitement. Un guitariste de vingt et un ans, un producteur qui fait confiance, une salle d’enregistrement londonienne, et des classiques du blues électrique américain. De cette équation simple sort quelque chose qui ne finit jamais vraiment de résonner.

La note des passionnés

4,0 /5

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