Having A Rave Up
par The YARDBIRDS
Genèse : un album schizophrène qui révèle deux Yardbirds en un
Il est peu de disques aussi étranges dans leur conception que Having a Rave Up. L’album, publié par Epic Records aux États-Unis en novembre 1965, est littéralement une créature à deux têtes : sa première moitié est constituée de live recordings en direct avec Eric Clapton à la guitare, capturés en mars 1964 au légendaire Marquee Club de Londres ; sa seconde moitié est du nouveau matériel studio enregistré quelques mois plus tard avec le jeune Jimmy Page aux côtés de Jeff Beck. Deux époques, deux guitaristes, deux visions du blues-rock, et pourtant, un seul groupe, les Yardbirds, en pleine mutation accélérée.
Pour comprendre l’importance de ce disque, il faut saisir l’état des Yardbirds en 1965. Eric Clapton, qui joue sur les titres live de la première moitié, a quitté le groupe au début de l’année, furieux de ce qu’il percevait comme une trahison commerciale lors de l’enregistrement du single « For Your Love ». Clapton voulait du blues pur ; les Yardbirds et leur manager Giorgio Gomelsky voulaient les charts. La rupture est consommée. Jeff Beck, dix-neuf ans, prend sa place et va propulser le groupe dans des territoires sonores que Clapton n’aurait jamais explorés.
L’album s’inscrit dans un moment charnière du rock britannique : le R&B des Rolling Stones et des Animals commence à muer en quelque chose de plus électrique, de plus expérimental. Les Yardbirds sont en première ligne de cette transformation. Ils vont inventer, souvent par accident, toujours par audace, les bases du blues-rock, du hard rock, et même quelques bribes de ce qui deviendra le psychédélisme.

Morceaux phares : quand le blues prend feu
La face live avec Clapton s’ouvre sur « I’m a Man », le classique de Bo Diddley, transformé en ouragan rythmique. Clapton joue avec une intensité presque agressive, les harmonicas de Keith Relf hurlent, le public du Marquee répond avec une énergie contagieuse. C’est le jeune Clapton avant sa période « God », il cherche encore, il tâtonne, et cette imperfection est précisément ce qui rend la prise si vivante.
« Here ‘Tis » est la révélation live du disque, un shuffle blues mené à une vitesse indécente, où Clapton démontre pourquoi on commençait à taguer « Clapton is God » sur les murs de Londres. La guitare semble à peine maîtrisée, toujours au bord de l’explosion, et c’est dans cet équilibre précaire que réside toute la magie.
Puis vient Jeff Beck, et tout change. « Heart Full of Soul » est le premier single qui présente le nouveau guitariste au monde, et quel début. Beck devait à l’origine jouer un riff indien à la sitar (influence du raga, déjà !), mais la sitar véritable posait des problèmes d’accord. Beck reproduit alors le son avec sa guitare électrique, inventant au passage un son nu-metal avant l’heure. C’est de la débrouille géniale.
« Evil Hearted You » et surtout « I’m Not Talking » montrent un Beck qui explore le feedback et la distorsion avec une curiosité scientifique. Il traite la guitare comme un laboratoire, chaque son impossible est une hypothèse testée en direct. La différence avec Clapton est flagrante : là où Clapton cherchait la pureté du blues, Beck cherche la transgression sonore. Les deux approches sont également légitimes, et l’album les met face à face de façon saisissante.
« Le rock n’a pas de frontières. Nous faisions du blues, du R&B, de la pop indienne, du jazz, nous ne savions pas que nous étions censés choisir. »
Keith Relf, chanteur des Yardbirds
Coulisses : le chaos créateur d’un groupe en révolution permanente
Enregistrer avec les Yardbirds en 1965, c’est signer pour l’imprévisibilité totale. Giorgio Gomelsky, leur manager-producteur, encourage activement les expériences, parfois au grand dam des musiciens eux-mêmes. C’est lui qui suggère d’essayer le riff de sitar sur « Heart Full of Soul » ; c’est lui qui laisse Beck explorer des sons que personne n’a encore entendus ; c’est lui aussi qui pousse vers les singles commerciaux qui font enrager Clapton.
La coexistence de Jimmy Page et Jeff Beck sur certaines sessions de la seconde moitié de l’album est une curiosité historique souvent sous-estimée. Page, qui deviendra quelques années plus tard l’architecte de Led Zeppelin, est encore en 1965 un musicien de session très demandé, il joue sur une quantité phénoménale d’enregistrements sans être crédité. Sa présence aux côtés de Beck crée une tension créative électrique : deux guitaristes de génie dans la même pièce, chacun cherchant sa propre voix.
Le Marquee Club, où sont enregistrées les faces live avec Clapton, est à cette époque le centre nerveux du R&B londonien. Les Rolling Stones y ont fait leur réputation, les Animals y sont passés, et les Yardbirds y ont développé leur style pendant des mois de résidences hebdomadaires. L’acoustique du lieu, sa taille humaine, la proximité du public, tout cela contribue à l’atmosphère d’urgence que les micros captent admirablement.

Héritage : le berceau du hard rock et du métal
Il est difficile d’exagérer l’importance des Yardbirds dans la généalogie du rock. Passé Clapton, Jeff Beck, puis Jimmy Page : c’est l’histoire du hard rock tout entière qui défile dans ce groupe comme dans un accéléré. Having a Rave Up capture deux stades de cette évolution dans un même disque, ce qui en fait un document pédagogique autant qu’artistique.
La face Beck de l’album préfigure directement Led Zeppelin, Page rejoindra les Yardbirds en 1966, et quand le groupe s’effondrera en 1968, il en récupérera les décombres pour construire son quatuor légendaire. Les riffs, les expérimentations sonores, l’approche du blues comme matière première à déformer plutôt qu’à respecter : tout cela se retrouve dans « Whole Lotta Love » et « Communication Breakdown ».
Jeff Beck, lui, ira encore plus loin dans l’abstraction sonore. Son œuvre solo des années soixante-dix, Blow by Blow, Wireddoit directement à ces premières audaces des Yardbirds. Il transforme la guitare électrique en instrument jazz-fusion d’une complexité vertigineuse, mais les graines sont plantées ici, en 1965, dans les studios londonniens.
Pour l’amateur de rock, Having a Rave Up est un album essentiel, pas parce qu’il est le plus beau, ni le plus cohérent (sa nature composite lui interdit la cohérence), mais parce qu’il est au carrefour de tout. C’est le point où le blues britannique devient rock, où le passé américain devient futur européen, où la tradition rencontre l’expérimentation. Un disque de transition qui, soixante ans après, reste d’une modernité troublante.
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