La genèse : Newcastle under the blues, ou cinq bêtes sauvages lâchées sur la planète
Newcastle-upon-Tyne, 1963. Dans cette ville ouvrière du nord-est de l’Angleterre, où les chantiers navals dominent le paysage et où le charbon a coloré l’âme de générations entières, cinq jeunes gens découvrent le blues américain avec la ferveur de nouveaux convertis. Alan Price, Hilton Valentine, John Steel, Chas Chandler et Eric Burdon ne ressemblent pas aux Beatles, ils ne veulent pas leur ressembler. Là où les Fab Four sont mélodiques et séduisants, les Animals sont rugueux, charnels, habités par une sauvagerie qui colle parfaitement à leurs origines industrielles.

Animal Tracks, leur second album, sort en 1965, un an après le premier. Un an pendant lequel le groupe a tourné sans relâche, absorbé les clubs de Hambourg comme les Beatles avant eux, enregistré en urgence, vécu vite. Le titre est programmatique : ce sont des traces d’animaux. Des empreintes laissées dans la boue du blues britannique par des prédateurs qui n’ont jamais pretend être autre chose que ce qu’ils sont.
Le contexte musical de 1965 est électrique. La British Invasion est en plein essor. Les Rolling Stones ont compris avant tout le monde qu’il y avait une fortune à faire en volant le blues des Noirs américains et en le revendant à des teenagers blancs des deux côtés de l’Atlantique. Les Animals font pareil, mais avec quelque chose en plus : une authenticité brute qui tient à la sincérité absolue d’Eric Burdon, ce chanteur au physique ingrat et à la voix démesurée, qui chante le blues comme si chaque note lui coûtait quelque chose de physique.
Le producteur Mickie Most, qui s’occupera plus tard de Jeff Beck, de Donovan, de Lulu, est aux commandes. Et il comprend que son rôle est de capturer la bête, pas de la dompter. Les Animals en studio, c’est cinq types qui ont l’air de vouloir tout casser, et il faut juste que le micro soit là quand ça explose.
Les morceaux : douze coups de poing dans la gueule du rock britannique
L’album s’ouvre avec Mess Around de Ray Charles, et dès la première mesure, vous savez exactement à qui vous avez affaire. Price à l’orgue Hammond creuse un sillon de basse mélodique pendant qu’Eric Burdon attaque avec la certitude de quelqu’un qui n’a rien à prouver et tout à donner. Cette couverture de Ray Charles n’est pas un exercice d’admiration, c’est une appropriation sauvage, une colonisation sonore qui dit « nous aussi, on peut ».
Bright Lights, Big City de Jimmy Reed suit dans le même esprit. Les Animals ne cherchent pas à améliorer leurs modèles, ils les dévorent et les régurgitent dans une forme nouvelle, chargée de la brutalité du Nord anglais. Hilton Valentine à la guitare électrique gronde avec une économie de notes qui en dit plus que n’importe quelle démonstration technique.
Let the Good Times Rollle classique de Sam Cooke et Leonard Lee, est peut-être le moment le plus jouissif de l’album. Les Animals semblent avoir compris que le blues, ce n’est pas uniquement la souffrance, c’est aussi la célébration. Ce titre swingue avec une générosité qui fait plaisir à voir, à entendre, à ressentir dans le bas du dos.
Roberta appartient à une autre catégorie : plus délicate, plus mélancolique, elle montre qu’Eric Burdon peut murmurer aussi bien qu’il peut hurler. Sa voix descend dans les graves avec une facilité déconcertante, on pense à Howlin’ Wolf, on pense à Muddy Waters, on pense surtout à ce gamin de Newcastle qui a dû passer des nuits entières penché sur son tourne-disque à absorber ces sons venus d’un monde qu’il ne connaissait que par la magie de la vinyl.
« Je chantais le blues parce que c’était la seule musique qui disait la vérité sur ce que je ressentais. Pas d’artifice, pas de mensonge. Juste la douleur et la joie, nues. »
Eric Burdon
Baby, Let Me Take You Homequ’on connaissait déjà depuis leur premier single, revient ici dans une version qui confirme que les Animals maîtrisent cet art délicat de faire sonner le blues comme si ça venait de leur quartier. Et d’une certaine manière, c’est le cas : le blues de Newcastle, c’est le blues du chômage des docks, des pubs glacials, des hivers qui n’en finissent pas.
Les coulisses : Alan Price part, le groupe vacille, le génie persiste
La grande tragédie de l’histoire des Animals, c’est leur incapacité à rester ensemble au moment où la gloire les cueille. Animal Tracks sort dans un contexte de tensions internes croissantes. Alan Price, le claviériste génial qui donne à ce groupe sa texture sonore unique, est en train de quitter le navire. Officiellement pour des raisons de santé (il ne supporte pas de voyager en avion). Officieusement pour des raisons bien plus complexes qui ont à voir avec les droits d’auteur de The House of the Rising Sun, dont Price a gardé la totalité des royalties en inscrivant son seul nom sur la partition.

Cette chanson, l’une des plus grandes de toute la décennie, un hymne définitif enregistré en une seule prise, est aussi l’une des plus controversées de leur histoire commune. Burdon, Valentine, Steel et Chandler ont chacun leur version de l’histoire. La réalité est simple et cruelle : Price a fait signer ses partenaires sans qu’ils comprennent vraiment ce à quoi ils renonçaient. Des dizaines de millions de dollars de royalties ont coulé dans une seule direction.
Chas Chandler, lui, traversera une autre métamorphose : devenu manager, il découvrira Jimi Hendrix à New York en 1966 et le ramènera à Londres pour changer, une nouvelle fois, le monde de la musique.
Mickie Most, en studio, travaille vite. Trop vite au goût des puristes, mais avec une efficacité qui convient parfaitement à l’énergie sauvage des Animals. Les sessions d’Animal Tracks se font en quelques jours, l’album entier en moins d’une semaine. Cette urgence se sent dans chaque sillon.
L’héritage : le blues électrique britannique, père de mille révolutions
Les Animals ne sont pas les Rolling Stones. Ils n’ont pas la longévité, la machine marketing, la capacité de réinvention permanente. Mais dans ces années cruciales entre 1964 et 1968, ils ont joué un rôle essentiel dans la transmission d’un patrimoine musical américain vers un public mondial.
Eric Burdon est l’un des chanteurs les plus sous-estimés de sa génération. Sa voix, ce baryton rugueux qui peut passer du murmure au cri avec une facilité troublante, a influencé des générations de vocalistes. Jim Morrison l’a écouté. Robert Plant l’a écouté. Tous ceux qui ont voulu chanter le blues blanc lui doivent quelque chose.
Animal Tracks n’est pas le disque le plus subtil de 1965. Ce n’est pas un album qui change la grammaire musicale comme Bringing It All Back Home ou Rubber Soul. C’est quelque chose de plus primitif, de plus physique : une invitation à lâcher prise, à danser dans des salles enfumées, à se souvenir que le rock’n’roll, avant d’être une affaire de concepts et d’innovations, était une affaire de corps et de plaisir.
Dans un monde qui commence à intellectualiser la pop music, les Animals rappellent que parfois, un bon riff, une voix qui rugit et une section rythmique qui locked in suffisent à faire le bonheur. Et ce bonheur-là, enregistré en quelques jours dans un studio londonien, n’a pas pris une ride.
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