Sortie 1964
Artiste The KINKS

Genèse : La naissance des monstres de Muswell Hill

Londres, 1964. Pendant que les Beatles font craquer les coutures de l’Amérique et que les Stones traînent leurs grolles crasseuses dans les clubs de Richmond, quatre types de Muswell Hill, un quartier au nord de Londres que personne ne connaît encore, mais que tout le monde va bientôt vénérer, sont en train de mettre au point quelque chose de différent. Quelque chose de plus étrange. Quelque chose qui sent la bière froide, la brique rouge et l’ambition mal camouflée sous des vestes à col en velours.

Les Kinks. Le nom claque comme un fouet. Ray Davies, son frère Dave, Pete Quaife à la basse et Mick Avory derrière les fûts. Quatre types qui ne se supportent pas vraiment, qui vont se battre pendant des décennies, et qui vont pourtant créer ensemble un des corpus les plus cohérents, les plus britanniques, les plus désespérément humains du rock. Ce premier album éponyme, enregistré en 1964 chez Pye Records sous la houlette du producteur Shel Talmy, le même homme qui allait bientôt s’occuper des Who, est à la fois une déclaration de guerre et un cri du cœur.

The Kinks en 1965
The Kinks en 1965, peu apres la sortie de leur premier album

Il faut comprendre le contexte. La Beatlemania déferle. Tout le monde veut être les Beatles. Les producteurs veulent des Beatles. Les maisons de disques veulent des Beatles. Et là, Ray Davies, ce petit bonhomme timide et sarcastique, ce poète de banlieue qui observe ses contemporains avec l’œil acéré d’un entomologiste, décide de faire exactement le contraire. Plutôt que de singer les harmonies sucrées de Liverpool, il va aller chercher dans la boue du blues américain, dans les racines du R&B, dans le rock’n’roll le plus cru qui soit.

Shel Talmy avait le flair. Il reconnaissait les animaux sauvages quand il en voyait. Et Dave Davies, le petit frère de dix-sept ans à peine, était un animal sauvage. Ce gosse avait taillé les cônes de son ampli avec une lame de rasoir pour obtenir ce son crasseux, ce son qui râpe, ce son de métal qui grince, le fameux riff de « You Really Got Me » qui allait changer la face du rock pour l’éternité.

Les morceaux : Un safari dans le blues électrique

Ouvre « The Kinks » et tu es immédiatement frappé par quelque chose d’inhabituel pour l’époque : une rage contenue. Pas la rage propre et bien peignée des Beatles, pas même la pose provocatrice des Stones à leurs débuts, une rage authentique, viscérale, celle de gamins qui ont grandi dans l’après-guerre en regardant les autres s’enrichir.

« Beautiful Delilah », tiré du catalogue de Chuck Berry, ouvre le bal avec une énergie qui fait trembler les murs. Dave Davies ne joue pas la guitare, il la lacère. C’est physique, c’est immédiat, c’est terriblement excitant. Puis vient « So Mystifying », « Just Do’t Lie », « You Do Something to Me », des titres qui montrent que Ray Davies avait déjà ce regard sur les relations humaines, cette façon de capturer en quelques mots la complexité d’une émotion.

Mais le sommet absolu, le moment où tout bascule, c’est évidemment « You Really Got Me ». Sorti en single avant l’album, ce morceau est une bombe atomique. Deux accords. Un riff. Une voix qui hurle. Et pourtant, et c’est là tout le génie des Kinks, une mélodie qu’on retient immédiatement. Pete Quaife tient la basse avec l’assurance d’un homme qui sait exactement ce qu’il fait, Mick Avory martèle sa caisse claire avec une brutalité joyeuse, et Ray Davies chante comme si sa vie en dépendait.

« You Really Got Me a changé ma vie. J’entends encore ce riff pour la première fois à la radio et je comprends que plus rien ne sera jamais pareil. »

Jimmy Page, guitariste de Led Zeppelin, qui a participé aux séances d’enregistrement à 20 ans

N’oublions pas « Stop Your Sobbing », qui préfigure déjà le Ray Davies auteur-compositeur de génie qu’il va devenir, la mélodie est déchirante, les paroles touchent juste. Chrissie Hynde des Pretenders en fera une cover bouleversante quinze ans plus tard, preuve que certaines chansons sont intemporelles.

« Long Tall Shorty » et « I Took My Baby Home » montrent les racines R&B du groupe, leur amour du rock’n’roll américain filtré à travers un prisme résolument anglais. C’est ça, la magie des Kinks dès le début : ils prennent le blues américain et le transforment en quelque chose d’irrémédiablement, d’orgueilleuement britannique.

« I’m a Lover Not a Fighter », reprise de Lazy Lester, est une leçon de rock’n’roll en deux minutes trente. Personne ne joue du rock en 1964 avec cette décontraction-là, cette assurance tranquille. Les Kinks semblent s’amuser. Et quand ils s’amusent, ils sont dévastateurs.

Coulisses : Les cicatrices et la légende

L’histoire de l’enregistrement de cet album est aussi tumultueuse que la musique elle-même. Ray et Dave Davies ne s’entendent pas, ils ne s’entendront jamais vraiment, mais cette tension, cette friction entre deux ego immenses, deux sensibilités opposées, c’est précisément ce qui donne au son des Kinks sa texture particulière, cette aspérité qui le distingue de tout ce qui se fait à l’époque.

Shel Talmy a raconté que les séances d’enregistrement étaient chaotiques. Dave Davies explosait régulièrement. Ray était dans son monde, à écrire des textes dans un coin pendant que les autres attendaient. Pete Quaife essayait de tenir tout ça ensemble avec son humour mordant. Mick Avory faisait de son mieux pour ne pas tuer Dave Davies, ce qui arriverait presque quelques années plus tard lors d’une altercation sur scène mémorable.

Il faut aussi mentionner la fameuse histoire de l’ampli taillé. Dave Davies, pour obtenir son son « crasseux », avait littéralement pris une lame de rasoir et scarifié les cônes de son ampli Elpico. Il avait ensuite connecté cet ampli abîmé à un ampli Vox AC30. Le résultat ? Ce son de guitare saturée, rageuse, presque agressive qui est devenu la signature du groupe et qui, selon beaucoup d’historiens du rock, est l’ancêtre direct du heavy metal.

Jimmy Page, qui allait devenir une légende avec Led Zeppelin, était présent aux séances. Il avait dix-neuf ou vingt ans et jouait en session musician. Il a souvent dit que ces séances avec les Kinks l’avaient profondément influencé. Certains prétendent même qu’il a joué sur des tracks de l’album, bien que cela reste sujet à controverse.

La maison de disques Pye Records n’était pas entièrement convaincue. Les dirigeants trouvaient les Kinks « trop bruyants, trop crus ». Ils auraient voulu les lisser, les polir, en faire quelque chose de plus commercialement acceptable. Shel Talmy a tenu bon. Et bien lui en a pris.

Héritage : Quand Muswell Hill a changé le monde

Cet album, sorti en octobre 1964, a posé les fondations de plusieurs genres musicaux que nous connaissons et aimons encore aujourd’hui. Le punk ? Il est là, dans l’énergie brute de « You Really Got Me ». Le hard rock ? Il est dans les riffs taillés à la serpe de Dave Davies. La britpop ? Elle est dans l’observation sociale acérée de Ray Davies, dans son regard sur la classe moyenne anglaise, dans son amour-haine pour son pays.

Les Who ont tout pris ici. Pete Townshend a été littéralement soufflé par « You Really Got Me », il a passé des mois à essayer de comprendre comment ils obtenaient ce son. Les Stones ont pris note. Van Halen a repris « You Really Got Me » en 1978 et en a fait un hit, preuve que le riff de Dave Davies est universel, qu’il transcende les époques et les styles.

Mais l’héritage des Kinks va bien au-delà de la technique. Ray Davies va devenir, au fil des années suivantes, l’un des plus grands chroniqueurs de la société anglaise, « Dedicated Follower of Fashion », « Sunny Afternoon », « Waterloo Sunset », « Village Green Preservation Society », toute une série de tableaux impressionnistes d’une Angleterre qui change, qui se cherche, qui perd ses repères et qui tente désespérément de préserver ce qui lui reste.

Tout ça commence ici. Dans ce premier album rugueux, imparfait, brûlant. Dans ces quelques morceaux enregistrés à toute allure par quatre gamins de Muswell Hill qui voulaient juste faire trembler les murs. Ils ont changé le monde. Et ils ne le savent pas encore.

Quarante ans plus tard, « You Really Got Me » résonne toujours dans les salles de concert, dans les films, dans les publicités. La mélodie est gravée dans la mémoire collective de plusieurs générations. Dave Davies, avec sa lame de rasoir et son ampli cassé, a inventé quelque chose d’indéstructible. Ray Davies, avec ses textes simples et universels, a capturé quelque chose d’essentiel sur la condition humaine.

Les Kinks. Quatre types de Muswell Hill. Un album éponyme. Et l’histoire du rock qui bascule sur son axe.

La note des passionnés

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