The Kinks, Something Else by The Kinks (1967) : La Poésie des Gens Ordinaires
En 1967, pendant que tout le monde regarde vers San Francisco et ses couleurs acides, pendant que la Swinging London fabrique ses saints et que Sgt. Pepper’s monopolise toutes les conversations, Ray Davies s’installe à sa table de cuisine dans une maison du nord de Londres et écrit des chansons sur ses voisins, sur les petits commerçants qui baissent leurs rideaux le soir, sur les nostalgiques du passé qui regardent les buildings pousser en soupirant, sur les amoureux maladroits et les jaloux pathétiques. Pendant que le monde entier regarde vers demain, Ray Davies regarde par sa fenêtre et voit aujourd’hui avec une lucidité qui frise la cruauté.
Le résultat de cette observation, c’est Something Else by The Kinks, l’un des albums les plus sous-estimés et les plus nécessaires de la pop britannique des sixties. Sous-estimé parce qu’il est sorti dans l’ombre écrasante de Sgt. Pepper’s et de Their Satanic Majesties Request, parce que les Kinks n’avaient alors plus le droit de tourner aux États-Unis suite à des incidents avec des techniciens de l’American Federation of Musicians en 1965 et n’avaient donc pas accès au marché le plus juteux du monde, parce que Ray Davies était trop anglais, trop ancré dans la spécificité géographique et sociale de son pays pour bénéficier du prestige international qui rejaillit sur ses contemporains.
Ray Davies : le Dickens du pop anglais
Il faut s’arrêter sur le personnage de Ray Davies, parce que sans lui, rien de tout ça n’existe. Ray Davies est un animal littéraire rare dans le paysage rock des sixties. Là où ses contemporains construisent des mythologies, des personas, des personnages de scène, lui observe. Il est le naturaliste de la pop britannique, l’ethnographe de la classe moyenne inférieure et de la working class anglaise, l’héritier de Dickens et de Orwell dans la musique populaire. Ses chansons racontent des histoires, peuplées de personnages aussi précisément croqués que des personnages de roman.
« Je n’écris pas sur des idées abstraites. J’écris sur M. et Mme Jones qui habitent en face, sur ce qu’ils font le dimanche matin, sur ce qu’ils regrettent le lundi. » , Ray Davies
David Watts, qui ouvre l’album, est un portrait d’admiration envieuse pour un garçon populaire et accompli, d’une précision psychologique étonnante. Death of a Clown, co-écrite avec son frère Dave Davies et l’une des chansons les plus belles de cet album, est une méditation sur la tristesse qui se cache derrière le masque de la joie professionnelle. Et puis il y a Waterloo Sunset.
Waterloo Sunset : la chanson parfaite
Permettez une digression qui n’en est pas une. Waterloo Sunset est une chanson parfaite. Pas une grande chanson, pas une chanson importante ou influente ou historiquement significative, bien qu’elle soit tout ça. Une chanson parfaite. Du début à la fin, de la première note à la dernière, chaque élément est à sa place exacte, chaque mot est le bon, chaque accord est l’accord qu’il fallait. Le narrateur observe depuis sa fenêtre deux amoureux qui se retrouvent sur le pont de Waterloo au coucher du soleil. C’est tout. Il n’y a pas plus. Et pourtant, en trois minutes et quarante secondes, Ray Davies a capturé quelque chose d’essentiel sur la beauté ordinaire de la vie urbaine, sur la solitude douce du voyeur bienveillant, sur la lumière du soir sur la Tamise.
La production de Shel Talmy, remplacée ici par Davies lui-même aux commandes, est d’une sobriété exemplaire. Pas de grands orchestres, pas d’effets psychédéliques, pas de tape loops ni d’harmoniques inversées. Juste des guitares, une basse, une batterie, des harmonies vocales et cette mélodie miraculeuse. En plein apogée du psychédélisme, alors que tous ses contemporains cherchent à repousser les limites du studio, Ray Davies prouve qu’un minimalisme maîtrisé peut produire des chefs-d’oeuvre aussi grands que les expériences les plus élaborées.
Dave Davies : l’autre moitié du génie
On oublie trop souvent de rendre justice à Dave Davies, le frère cadet de Ray, guitariste des Kinks et co-compositeur sur cet album. Dave est celui qui a inventé, en 1964, le son saturé du rock en tailladant le cône de son amplificateur Elpico avec une lame de rasoir pour obtenir le grésille ment caractéristique de You Really Got Me. C’est une contribution à l’histoire du rock qui n’a pas de prix et qu’on ne souligne jamais suffisamment.

Sur Something Else, Dave signe Death of a Clown, qu’il chante lui-même avec une fragilité touchante, et Funny Face, autre moment de grâce. Sa relation avec son frère Ray est l’une des plus complexes et des plus fécondes de l’histoire du rock, oscillant entre complicité créatrice profonde et rivalité fraternelle explosive. Ils se battaient régulièrement sur scène, les managers terrifiés, le public médusé. Mais quand ils se retrouvaient en studio, ou quand Dave plaçait ses harmonies derrière la voix de Ray, quelque chose de magique opérait.
L’ombre de l’Angleterre perdue
Un thème traverse Something Else avec une insistance presque obsessionnelle : la nostalgie. Non pas une nostalgie vague et romantique, mais une nostalgie précise, géographique, sociale, la nostalgie d’une Angleterre qui disparaît sous les coups du modernisme, des buildings de verre et d’acier qui remplacent les terraced houses victoriennes, de la télévision qui tue la conversation de quartier, de la mobilité sociale ascendante qui coupe les gens de leurs racines. End of the Season et Autumn Almanac (single sorti simultanément à l’album) sont des hymnes à ce monde en train de s’effacer, chantés sans larmoiement, avec la distance amusée d’un observateur qui aime ce qu’il voit disparaître sans être dupe de sa perfection.
Pete Townshend des Who a dit un jour que les Kinks de 1966 à 1971 étaient le groupe de rock le plus important de Grande-Bretagne. Ce n’est pas une opinion minoritaire. Elle est partagée par beaucoup de musiciens qui ont grandi avec ces disques, de Bruce Springsteen à Paul Weller, de XTC à Blur, tous redevables à Davies d’une façon ou d’une autre. Something Else est peut-être le point le plus haut de cette période dorée, l’endroit où Davies a le mieux réussi à transformer l’observation quotidienne en art universel.
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Et si l’album n’a pas eu le succès commercial qu’il méritait à sa sortie, bloqué par l’interdiction américaine et éclipsé par des sorties plus tape-à-l’oeil, le temps s’est chargé de rétablir les faits. Something Else by The Kinks figure aujourd’hui dans toutes les listes sérieuses des plus grands albums de la décennie. C’est la revanche lente et silencieuse de la qualité sur le spectacle, de la vérité humaine sur le coup de marketing. Ray Davies n’a jamais eu besoin d’acide pour voir clair. Il lui suffisait de regarder par sa fenêtre.
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