A Quick One (Happy Jack)
par The WHO
L’album qui a inventé le rock opéra avant que le rock opéra ait un nom
Il faut remonter à Londres, automne 1966. Les Beatles viennent de sortir « Revolver », les Rolling Stones tâtonnent vers la psychédélie, et les Who, eux, sont en train de faire quelque chose d’entièrement différent, quelque chose que personne n’a encore nommé. « A Quick One (Happy Jack) » sort en décembre 1966 au Royaume-Uni, et ce disque bizarre, foutraque, génial, va planter une graine qui donnera naissance à « Tommy », au rock opéra, à toute une conception de la musique comme narration totale. Pete Townshend a vingt et un ans. Il ne sait pas encore ce qu’il est en train d’inventer. C’est souvent comme ça que fonctionnent les chefs-d’oeuvre.
Le titre anglais oscille selon les marchés : « A Quick One » en Grande-Bretagne, « Happy Jack » aux États-Unis, où le single éponyme cartonne suffisamment pour imposer son nom à l’album entier. « Happy Jack » raconte l’histoire d’un simplet de l’île de Man incapable de se laisser perturber par les moqueries de ceux qui l’entourent. Un hymne à l’idiot du village, chanté avec une gouaille cockney qui séduit instantanément. Mais ce serait se tromper d’adresse que de réduire ce deuxième album à son single le plus accessible. Le vrai coeur de la bête, la pièce qui change tout, c’est cette « A Quick One, While He’s Away » qui clôture la face B : neuf minutes de mini-opéra rock, avec plusieurs sections contrastées, une histoire de femme abandonnée, d’amant de passage et de réconciliation finale, le tout interprété avec une inventivité formelle qui n’a strictement aucun équivalent en 1966.
Happy Jack, l’idiot du village qui devient un hymne
Commençons par le commencement, c’est-à-dire par « Happy Jack », le single. Pete Townshend l’a écrit en s’inspirant d’un personnage réel aperçu sur une plage de l’île de Man. Un garçon simple, moqué par tous, mais imperméable aux vexations, protégé par une forme de béatitude naturelle que les gens normaux n’ont pas. La mélodie est immédiate, presque naïve, les voix s’empilent en harmonies quasi-folk, et puis la batterie de Keith Moon entre et tout bascule dans quelque chose de plus musclé, plus urgent. C’est du Who concentré en deux minutes quarante : une idée simple portée à son point d’incandescence maximum par un groupe qui joue comme si sa vie en dépendait.
L’anecdote liée à l’enregistrement est devenue légendaire. Moon fait tant de bruit dans le studio qu’il est expulsé pour une partie des sessions. À la fin du titre, on entend distinctement une voix qui murmure « I saw ya », c’est Townshend qui a surpris Moon en train de se glisser clandestinement dans la prise. Ce petit moment accidentel, capturé sur bande et gardé au montage, dit tout sur la dynamique interne du groupe. Moon était incontrôlable mais indispensable. Townshend le savait. Tout le monde le savait.
La grande pièce : neuf minutes qui préfigurent « Tommy »
Townshend a raconté mille fois la genèse de « A Quick One, While He’s Away ». La réponse courte : il n’avait pas assez de matériau pour remplir la face B. Leur label, Reaction Records, lui demande une chanson longue. Townshend répond avec neuf minutes divisées en six sections distinctes, chacune portant un sous-titre, chacune racontant un fragment d’histoire. C’est une solution de remplissage qui débouche sur une révolution musicale. L’histoire : une femme dont le mari est parti depuis si longtemps qu’elle finit par succomber aux avances d’un certain Ivor, puis le mari revient, découvre la vérité, et pardonne. Du mélodrame victorien mis en musique rock avec une liberté formelle totale.
Ce qui est extraordinaire, c’est la façon dont Townshend fait cohabiter des styles radicalement différents dans un espace de neuf minutes sans que la couture ne se voie. Il y a du folk, du soul, presque du barbershop à un moment, de la pop psychédélique, et puis du proto-hard rock. Les quatre membres du groupe chantent à tour de rôle, parfois ensemble. Roger Daltrey passe de la douceur à la fureur en quelques mesures. Et puis arrive la section finale, « You Are Forgiven », et là le groupe atteint quelque chose qui dépasse la chanson pop : une catharsis collective, une résolution émotionnelle qui appartient davantage au théâtre musical qu’au rock standard de 1966. Les Who viennent d’inventer le concept album sans le savoir.
Keith Moon : la bombe humaine derrière les fûts
Il est impossible de parler des Who sans s’arrêter sur Keith Moon. Pas par convention ou par obligation hagiographique, mais parce que ce qu’il fait sur ce disque, à vingt ans, est proprement inouï. Moon ne joue pas la batterie comme un instrumentiste classique qui marquerait le temps et accompagnerait les autres. Moon fait de la batterie un instrument mélodique, harmonique, émotionnel. Ses fills sont des commentaires, des apartés, des interruptions comiques ou dramatiques selon les besoins de la chanson. Il n’existe nulle part ailleurs dans la musique populaire de 1966 quelque chose de comparable à ce qu’il fait sur « Boris the Spider » ou sur la pièce centrale de l’album.
Sur « A Quick One », Moon est encore en train d’affiner son approche, mais l’essentiel est déjà là. La générosité des fills, le refus du simple là où le complexe s’impose, l’énergie physique qui déborde de partout et menace constamment de fracasser la structure musicale avant que Moon ne la rattrape in extremis. C’est du funambulisme sonore pratiqué à cent quatre-vingts kilomètres à l’heure. Les ingénieurs du son de l’époque n’avaient aucun outil pour capturer correctement ce qu’il faisait. Les techniques d’enregistrement de 1966 ne sont simplement pas conçues pour Moon. Il fallait en inventer de nouvelles.
John Entwistle, le roc dans la tempête
Face à Moon, John Entwistle constitue l’ancre absolue. Sa basse est le seul élément stable dans un groupe qui s’emballe constamment vers le chaos. L’Ox, comme on l’appelle, joue des lignes d’une complexité et d’une musicalité qui n’ont rien à voir avec le rôle habituellement dévolu à la basse dans le rock de l’époque. Il ne double pas la guitare. Il ne se contente pas de marquer la pulsation. Il crée une voix supplémentaire, une ligne mélodique indépendante qui dialogue avec la guitare de Townshend et la voix de Daltrey, qui commente l’action, qui apporte une couleur harmonique que les autres instruments ne donnent pas.
Entwistle compose aussi, et sur cet album il livre « Boris the Spider », un de ses morceaux les plus célèbres, chanté dans un registre de basse caricatural et menaçant, avec des paroles sur une araignée que le narrateur finit par écraser. C’est du music-hall gothique, drôle et inquiétant à la fois, et ça montre que les Who ne sont pas seulement un groupe de rock, ils sont aussi un groupe d’humour noir et de jeu de rôles, bien avant que le terme « theatrical rock » ne soit inventé. Chris Squire de Yes, Geddy Lee de Rush : tous deux ont reconnu leur dette envers Entwistle. L’Ox a changé la définition de ce que peut faire une basse.
Pete Townshend, le compositeur en formation
L’album est aussi un instantané de Townshend en pleine maturation. Il n’a pas encore la maîtrise totale qui sera la sienne sur « The Who Sell Out » ou « Tommy », mais il a déjà l’ambition et l’instinct. Sa guitare sur « A Quick One » n’est pas encore l’instrument devastateur des années suivantes : c’est une guitare qui cherche, qui tâtonne, qui essaie des choses. Certaines de ces choses fonctionnent immédiatement. D’autres fonctionneront dans trois ans. Tout est déjà là, en germe.
Townshend est aussi un théoricien du rock qui n’a pas peur de ses propres idées. Il lit, il réfléchit, il s’intéresse à l’art conceptuel, aux happenings, à la pop art qui déferle sur Londres depuis quelques années. Sa collaboration avec l’artiste Kit Lambert, qui produit l’album, est essentielle : Lambert lui donne la confiance intellectuelle d’assumer ses ambitions les plus délirantes. C’est Lambert qui lui dit que neuf minutes d’opéra-rock sur un album pop, oui, pourquoi pas, vas-y. Sans Lambert, il est possible que Townshend aurait reculé. Avec lui, il fonce.
Roger Daltrey, le lion et l’ange
Roger Daltrey est souvent le membre sous-estimé des Who dans les analyses savantes, parce que Townshend le compositeur et Moon le show-man attirent naturellement la lumière. C’est une injustice. Daltrey est un chanteur exceptionnel, capable d’une gamme émotionnelle très large, de la tendresse quasi-acoustique à la rage physique en passant par la douleur et la jubilation pure. Sur « A Quick One », cette polyvalence s’entend clairement. Il peut chanter doucement sur les passages contemplatifs et exploser avec une puissance terrifiante sur les parties heavy. Sa voix est un instrument aussi fondamental que la guitare de Townshend.
Sa présence scénique est magnétique. Le micro qu’il fait tournoyer comme une arme, ses poses de gladiateur, son regard de défi permanent : tout cela contribue à faire des Who un spectacle total, une expérience qui engage le corps autant que l’oreille. Il faut le voir dans les images du Rolling Stones Rock and Roll Circus de décembre 1968 pour comprendre ce que le groupe était en concert. Cette performance filmée de « A Quick One, While He’s Away » est probablement la démonstration de force collective la plus impressionnante de l’histoire du rock britannique. Les Stones ont gardé ces images sous le coude pendant des années, certains disent parce qu’ils trouvaient que les Who les écrasaient trop clairement ce soir-là.
1966 et la grande révolution silencieuse
Ce qui est fascinant avec « A Quick One (Happy Jack) », c’est qu’il sort dans une année absolument extraordinaire pour la musique populaire britannique. « Revolver » des Beatles. « Aftermath » des Stones. « Fresh Cream » de Cream. Le disque des Who est moins immédiatement reconnu, mais il contient quelque chose qu’aucun de ces albums ne contient : la preuve que le rock peut raconter des histoires longues, des arcs narratifs complets, des opéras de neuf minutes avec un début, un milieu et une fin dramatique. Cette idée va fertiliser toute la décennie suivante.
Sans « A Quick One, While He’s Away », il n’y a pas de « Tommy » en 1969. Sans « Tommy », il n’y a pas de « The Wall » de Pink Floyd, pas de concept album comme genre reconnu, peut-être pas de prog rock tel qu’il va se développer dans les années soixante-dix. Les influences les plus importantes sont souvent celles qu’on remarque le moins sur le moment. En décembre 1966, personne ne réalise pleinement ce que Townshend vient de mettre dans les bacs. Lui le premier.
L’héritage d’un disque de transition
« A Quick One » est souvent qualifié de disque de transition dans les discographies officielles, un point de passage entre le Who des singles mod et le Who des grandes oeuvres conceptuelles. Ce qualificatif est juste mais incomplet. Un disque de transition peut très bien être un grand disque en lui-même, et c’est le cas ici. La pièce centrale est une composition géniale. « Happy Jack » et « Boris the Spider » sont des classiques instantanés. Et même les titres moins mémorables, ceux où le groupe remplit l’espace avec des compositions moins abouties, témoignent d’une énergie et d’une générosité qui forcent l’admiration.
Les Who de 1966 sont un groupe de jeunes hommes en train de comprendre ce dont ils sont capables. Cette compréhension progressive, ce tâtonnement génial, ce risque pris à chaque tournant : c’est ça, « A Quick One (Happy Jack) ». Un disque qui ne sait pas encore qu’il va changer la musique. Et c’est précisément pour ça qu’il la change.
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