Sortie 1969
Artiste The WHO

L’histoire du rock opera , cette forme hybride entre le concept album et le musical théâtral , commence véritablement avec Tommy des Who, sorti en mai 1969. Pete Townshend, guitariste et compositeur principal du groupe, avait depuis des années l’ambition d’une oeuvre plus longue, plus ambitieuse, qui dépasserait les limites du format chanson. Tommy est la réalisation de cette ambition , et bien plus que ça : c’est l’un des albums les plus importants de toute l’histoire du rock.

L’histoire de Tommy , enfant sourd-muet aveugle qui devient le plus grand joueur de flipper du monde avant de se muer en gourou religieux , est à la fois un récit initiatique, une satire de la célébrité et de la manipulation des masses, et une réflexion sur la conscience et la perception. Townshend avait été influencé par Meher Baba, le mystique indien, et ses idées sur l’éveil spirituel. Mais Tommy n’est pas un album mystique , c’est un album rock qui pose des questions spirituelles avec les outils du rock and roll.

Roger Daltrey trouve ici le rôle de sa vie. Avant Tommy, il était un chanteur de rock ordinairement extraordinaire , une voix puissante, une présence scénique imposante. Après Tommy, il est un acteur autant qu’un chanteur, un interprète capable de donner corps à un personnage sur la durée d’un double album. Sa façon d’incarner Tommy , vulnérable dans les passages doux, dévastateur dans les passages hard , est une performance vocale d’un niveau rarement atteint dans le rock.

« Pinball Wizard » est la chanson la plus connue de l’album et l’une des plus grandes chansons de rock jamais écrites. Le riff de guitare acoustique en ouverture, la montée vers le refrain électrique, la voix de Daltrey sur le mot « wizard » , chaque élément est parfait, chaque transition inattendue et pourtant inévitable en retrospect. C’est la marque de la grande composition : faire sonner le difficile comme s’il n’aurait pu être autrement.

Keith Moon à la batterie est au sommet de son art sur cet album. Sa façon de jouer , explosif, imprévisible, d’une créativité qui refuse les patterns conventionnels , n’a jamais mieux servi la musique qu’ici, où les dynamiques de l’album exigent un batteur capable de passer de la douceur à l’explosion en un temps de mesure. John Entwistle à la basse est le contrepoids parfait , solide, mélodique, toujours là où il faut être.

La réalisation scénique de Tommy , d’abord en concert, puis dans une version orchestrale avec le London Symphony Orchestra en 1972, puis dans le film de Ken Russell en 1975 , a donné à l’oeuvre une vie qui dépasse largement le disque. Ken Russell, réalisateur baroque et provocateur, transforme l’album en un film d’une densité visuelle hallucinatoire, avec une distribution qui comprend Ann-Margret, Oliver Reed, Tina Turner et Elton John. Ce film amplifie les thèmes de l’original tout en les tordant selon la vision propre de Russell.

Pete Townshend regrettera par moments d’avoir créé Tommy , l’oeuvre a pris une dimension indépendante de lui, a éclipsé d’autres albums des Who qu’il considérait également importants. Mais on ne renie pas les enfants prodiges qu’on a faits. Tommy a changé ce qu’un album de rock pouvait être , et cette contribution est irréversible et précieuse.

Sur X : @thewho

L’album a influencé directement The Wall de Pink Floyd, l’opéra rock de Roger Waters qui dix ans plus tard pousserait le format encore plus loin. Il a influencé tous les concept albums des années soixante-dix , de Thick as a Brick de Jethro Tull à The Lamb Lies Down on Broadway de Genesis. Il a influencé les comédies musicales de Broadway qui ont commencé à incorporer les chansons rock dans leurs spectacles. Sa portée est incalculable.

Tommy est aussi, simplement, un très bon album de rock. Sous l’ambition conceptuelle, sous la narrative et les prétentions à l’oeuvre totale, il y a des chansons extraordinaires jouées par le meilleur groupe de rock de leur époque. C’est ce qui distingue les grands concept albums des prétentieux : la substance musicale qui soutient l’ambition artistique.

La scène de Tommy à l’opéra de Covent Garden en 1971 , avec un orchestre symphonique, des solistes de formation classique, le groupe électrique jouant en direct , est un moment fondateur de la fusion entre la musique classique et le rock. Elle anticipe les collaborations rock-orchestre qui deviendront monnaie courante dans les années soixante-dix, de l’Electric Light Orchestra à Alan Parsons Project. Mais elle précède aussi les opéras rock ultérieurs qui abusèrent de la formule , Tommy reste l’original qui justifie tous les suiveurs.

Il faut aussi parler du temps que Townshend a passé à concevoir Tommy , des années d’idées, d’esquisses, de versions abandonnées avant que la forme finale émerge. Cette durée de gestation est visible dans la profondeur de l’oeuvre , pas un projet de quelques semaines mais le résultat d’une réflexion prolongée sur ce que le rock pouvait faire de plus ambitieux. Townshend posait la question à voix haute : peut-on faire une tragédie en musique rock? La réponse de Tommy est : oui.

La tournée Tommy de 1969 , le groupe jouant l’album en entier sur scène, souvent avec des projections et des éléments visuels , est l’un des précurseurs du concert-spectacle tel qu’il se développera dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Pink Floyd avec The Wall, Genesis avec leurs productions théâtrales, David Bowie avec ses alter-egos scéniques , tous ces artistes doivent quelque chose aux Who et à leur façon de transformer un concert en expérience totale.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Tommy