Their Satanic Majesties Request
Their Satanic Majesties Request, Rolling Stones (1967) : le bad trip psychédélique des mauvais garçons
Décembre 1967. Les Rolling Stones, les bad boys du rock, les voyous du blues, les anti-Beatles par excellence, sortent un album psychédélique avec une pochette 3D en lenticulaire et des morceaux de huit minutes avec du mellotron et du sitar. Their Satanic Majesties Request est unanimement considéré comme le pire album des Stones, leur plus grande erreur, leur Waterloo créatif. Et vous savez quoi ? Tout le monde a tort. C’est un album bancal, confus, mais bourré de moments de génie que le snobisme anti-psyché a empêché d’entendre.

Le chaos judiciaire comme méthode d’enregistrement
Pour comprendre cet album, il faut comprendre le contexte. En 1967, Mick Jagger et Keith Richards sont arrêtés pour possession de drogues lors de la descente de police légendaire à Redlands, la maison de campagne de Richards. Les procès, les emprisonnements, les appels occupent une bonne partie de l’année. Brian Jones, le fondateur du groupe, sombre dans la drogue et la paranoïa. Le producteur historique Andrew Loog Oldham quitte le navire, incapable de gérer le chaos. Les Stones se retrouvent à se produire eux-mêmes, sans direction claire, dans un studio où tout le monde est défoncé.
On n’avait pas de producteur, pas de plan, et on prenait tellement de drogues qu’on ne savait plus quel jour on était. Et pourtant, des trucs magiques sont sortis de ces sessions.
She’s a Rainbow, avec son piano de Nicky Hopkins, ses cuivres de John Paul Jones (futur Led Zeppelin) et sa mélodie irrésistible, est l’un des meilleurs singles de la carrière des Stones. 2000 Light Years from Home, avec son mellotron spectral et sa basse grondante, est un voyage spatial qui préfigure le krautrock. Citadel est un rock garage brut qui prouve que même au milieu du trip psychédélique, les Stones savent encore cogner.
L’ombre de Sgt. Pepper
Fun fact qui pèse sur l’album comme un boulet : tout le monde a vu dans Satanic Majesties une tentative de copier Sgt. Pepper des Beatles. La pochette en 3D, les costumes, les morceaux expérimentaux, tout semblait confirmer cette lecture. Jagger lui-même a admis des décennies plus tard que l’album était trop influencé par l’esprit du temps. Mais en grattant sous la surface, on trouve des Stones authentiques : le blues décadent, l’énergie rock, l’attitude voyou. C’est juste enrobé de psychédélie un peu maladroite.
L’album n’est pas parfait, loin de là. Certains morceaux sont des jams indulgents qui ne mènent nulle part. Gomper et Sing This All Together (See What Happens) testent la patience de l’auditeur. Mais les hauts sont très hauts, et les deux singles, She’s a Rainbow et 2000 Light Years, justifient à eux seuls l’existence du disque.
Keith Richards a longtemps craché sur cet album, le qualifiant de « pièce à conviction sur ce qui arrive quand on laisse les Stones sans producteur ». Mick Jagger est plus nuancé. Et les réévaluations critiques récentes tendent à donner raison à Jagger : Satanic Majesties n’est pas un chef-d’oeuvre, mais c’est un document fascinant sur un groupe de rock en crise créative qui produit malgré tout des éclairs de brillance.
Les Stones se ressaisiront spectaculairement avec Beggars Banquet en 1968, revenant au blues et au rock avec une vengeance. Mais il ne faut pas mépriser le détour psychédélique. Sans Satanic Majesties, sans cette erreur fertile, les Stones n’auraient peut-être jamais compris aussi clairement ce qu’ils étaient vraiment. Parfois, il faut se perdre pour se retrouver.
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