Out of Our Heads
Un riff né dans le sommeil, un album né dans la fureur
Mai 1965, une chambre d’hôtel à Clearwater, en Floride. Keith Richards se réveille, voit que son magnéto a tourné toute la nuit. Il rembobine. Sur la bande, deux minutes d’un riff de guitare obsédant joué à moitié endormi, suivies de quarante minutes de ronflements. Keith résume l’affaire avec sa gouaille habituelle: « Quand je me suis réveillé le matin, la bande était arrivée au bout. » Ce riff, c’est celui de « (I Can’t Get No) Satisfaction ». Trois notes jouées à travers une pédale fuzz Maestro, et le rock vient de trouver son hymne le plus rageur. Mick Jagger, lui, n’y croyait pas une seconde: il trouvait que ça sonnait country, pas single. Le monde entier lui donnera tort.
« Out of Our Heads » est l’album de la bascule. Celui où les Rolling Stones cessent d’être de brillants copieurs de bluesmen noirs pour devenir les Rolling Stones, machine à tubes signés Jagger et Richards. Enregistré entre fin 1964 et mai 1965, à cheval sur trois studios légendaires (Chess à Chicago, Regent Sound à Londres, RCA à Hollywood) sous la houlette de leur manager producteur Andrew Loog Oldham, le disque capte un groupe en pleine mue, affamé, électrique, dangereux.
Le pèlerinage à Chess et la soul dans la peau
Avant d’écrire leurs propres classiques, les Stones se nourrissent de soul et de rhythm and blues. « Out of Our Heads » déborde de reprises brûlantes: « Mercy, Mercy » de Don Covay, « Hitch Hike » de Marvin Gaye, « That’s How Strong My Love Is » d’Otis Redding, « Cry to Me » de Solomon Burke. Pour ces gamins anglais, enregistrer dans le studio Chess de Chicago, là où Muddy Waters et Chuck Berry avaient gravé leurs disques, relevait du pèlerinage. Ils touchaient au temple, et ils le savaient.

Mais ce sont les originaux qui font basculer l’histoire. Outre « Satisfaction », la version américaine de l’album propose « The Last Time », premier single britannique entièrement signé Jagger et Richards, et « Play with Fire », ballade vénéneuse créditée au pseudonyme collectif Nanker Phelge, sur laquelle Phil Spector et Jack Nitzsche viennent prêter main forte. Petit détail qui en dit long sur l’onde de choc: la pédale fuzz Maestro utilisée sur « Satisfaction » sera en rupture de stock dans toute l’Amérique avant la fin de l’année 1965.
Deux albums pour le prix d’un
Comme souvent à l’époque, les versions américaine et britannique du disque diffèrent sensiblement: pochettes distinctes, tracklists remaniées, « Satisfaction » présent côté US, absent côté UK où il avait déjà été un single dévastateur. La version américaine atteint la première place du Billboard, la britannique la deuxième. Cette pratique des éditions divergentes, courante dans les années 60, fait aujourd’hui le bonheur des collectionneurs, qui traquent les variantes comme des reliques.
Au cœur de la machine, il y a aussi Brian Jones, multi-instrumentiste de génie, encore leader spirituel du groupe à ce moment précis, et Charlie Watts, batteur de jazz qui apporte ce swing imperturbable derrière la fureur. Bill Wyman tient la basse avec une économie de moyens redoutable. Ce sont les fondations sur lesquelles Jagger et Richards vont bâtir leur empire. « Out of Our Heads » est le disque où l’on entend cette mécanique se mettre en place, pièce par pièce.
Le démarrage de la plus grande machine du rock
Avec ce disque, les Stones ne se contentent plus d’imiter l’Amérique noire, ils la digèrent et la recrachent transformée, plus crue, plus sexuelle, plus insolente. Jagger, modeste rétrospectivement, dira de « Satisfaction »: « On l’a enregistré à Los Angeles. On aimait bien, mais on ne pensait pas que c’était un single. » Avant d’ajouter, malicieux: « Maintenant, bien sûr, on est contents. »
Soixante ans plus tard, le riff endormi de Keith Richards continue de réveiller le monde. « Satisfaction » reste l’un des morceaux les plus joués de l’histoire, repris, samplé, vénéré. Mais il ne faut pas oublier que cet hymne planétaire est niché dans un album entier, traversé de soul et de blues, qui raconte le moment exact où cinq voyous anglais sont devenus immortels. C’est ici, sur ce disque, que la plus grande machine de rock and roll de tous les temps a vraiment démarré.
Il faut aussi mesurer ce que représentait un disque des Stones en 1965. Pendant que les Beatles offraient des mélodies à serrer dans ses bras, les Stones vendaient du danger, de la sueur, une vague menace sexuelle qui terrifiait les parents et électrisait les adolescents. Andrew Loog Oldham, génie du marketing, avait compris qu’il fallait en faire les anti Beatles, les voyous qu’on n’aurait pas voulu voir sortir avec sa fille. « Out of Our Heads », littéralement « hors de nos têtes », portait déjà dans son titre cette promesse d’excès et de perte de contrôle. Soixante ans et des dizaines d’albums plus tard, les Stones tournent encore, increvables, et tout cela a commencé avec ce disque, un riff rêvé et une bande de gamins affamés de blues.
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