The Rolling Stones
La Bande du Diable Débarque : Genèse d’un Manifeste Subversif
Avril 1964. Tandis que les Beatles continuent de sourire sur les couvertures de magazines avec leur sage frange bien peignée, cinq jeunes lascars aux mines de chat de gouttière sortent leur premier album sur Decca Records. Pas de pochette souriante. Pas de nom sur l’album, juste une photo : cinq visages qui vous regardent avec un mélange de défi, de mépris et d’une arrogance absolument sublime. Ces cinq types ont l’air de jeunes voyous. C’est exactement l’effet recherché.
Les Rolling Stones sont nés d’une obsession : le blues. Le vrai, le noir, celui de Chicago et du Delta du Mississippi. Mick Jagger et Keith Richards se rencontrent en 1961 sur un quai de gare à Dartford, dans le Kent, et ce qui les unit immédiatement ce n’est pas une poignée de main, c’est les disques de Muddy Waters et Chuck Berry que Richards tient sous le bras. Brian Jones, ce génie instable et insaisissable, est déjà à Londres à construire ce qui deviendra le groupe. Charlie Watts, le batteur le plus élégant du monde, vient du jazz. Bill Wyman apporte la basse et la solidité.
Leur manager Andrew Loog Oldham, 19 ans, un génie du marketing avant que le marketing existe comme discipline, comprend immédiatement que les Stones sont l’antithèse des Beatles. Là où les Fab Four sont propres, aimables, acceptables par les parents, les Stones sont sales, dangereux, subversifs. Oldham capitalise sur cette différence avec une intelligence diabolique. Sa directive aux Stones : ne vous lavez pas trop. Regardez les gens comme si vous les méprisez. Soyez le groupe dont les mères ont peur.
Les Morceaux Phares : Douze Leçons de Blues Brûlant
L’album s’ouvre sur Route 66 de Bobby Troup, popularisée par Chuck Berry, et cette ouverture est parfaite. C’est une déclaration d’intention : les Stones vous emmènent sur la route américaine, la vraie, celle qui traverse des villes dont personne n’a jamais entendu parler, celle qui sent l’essence, la poussière et la liberté. Jagger chante avec une assurance que sa jeunesse rendrait incroyable si le talent n’était pas là pour la justifier.
I Just Want to Make Love to You de Willie Dixon, l’original gravé par Muddy Waters en 1954, est le moment le plus électrique de l’album. Les Stones s’en emparent avec une fougue et une électricité qui transforment ce blues langoureux en quelque chose de beaucoup plus urgent, beaucoup plus dangereux. Richards joue sa guitare comme si elle lui brûlait les mains. La section rythmique de Watts et Wyman est d’une précision métallique.

Honest I Do de Jimmy Reed est une autre leçon de blues magnifique. Brian Jones y joue une harmonica qui vous coupe la respiration. Jones est à cette époque le musicien le plus complet du groupe, celui qui entend instinctivement ce qu’une chanson nécessite et le joue avec une évidence confondante. Sa disparition en 1969 reste l’une des grandes tragédies du rock.
« Ce premier album des Stones est la preuve que le blues n’appartient à personne et à tout le monde. Ces gamins blancs de Londres jouaient le blues avec une vérité qui aurait fait pleurer Robert Johnson. »
Et puis il y a Tell Me (You’re Coming Back), la seule composition Jagger-Richards de l’album, et c’est révélateur. Ils ne savent pas encore vraiment écrire, ce talent va venir, et il va venir avec une puissance qui va stupéfier le monde. Mais Tell Me a une mélodie sincère, une émotion brute qui dit que quelque chose est en train de germer. Dans deux ans, ils écrireront Satisfaction. Mais pour l’instant, ils apprennent encore. Et cette humilité là, cette volonté d’apprendre au pied des maîtres américains, est ce qui rend cet album si précieux.
Les Coulisses : Regent Sound et le Son de la Révolution
Janvier et février 1964. Les Rolling Stones entrent au Regent Sound Studios sur Denmark Street à Londres, la Tin Pan Alley britannique, et enregistrent leur premier album en cinq jours. Cinq jours. L’album entier. Avec Oldham et son co-producteur Eric Easton aux commandes, dans un studio équipé de façon spartiate, avec des cartons d’œufs sur les murs en guise d’insonorisation.
Les conditions d’enregistrement précaires contribuent paradoxalement au son de l’album. Le son est brut, direct, sans fioritures. Les instruments se cognent les uns contre les autres avec une rudesse qui est exactement ce que la musique demande. Muddy Waters lui-même, en entendant l’album, aurait dit qu’il était « impressionné ». Chess Records à Chicago, le label de Muddy Waters, de Howlin’ Wolf, de Chuck Berry, est suffisamment intéressé pour inviter les Stones à y enregistrer en juin 1964, quelques semaines après la sortie de cet album.
Le 17 avril 1964, l’album sort en Grande-Bretagne sans titre, sans nom du groupe sur la pochette, juste la photo, juste les visages. Aucun groupe avant eux n’avait osé ça. C’est purement esthétique, c’est une déclaration de supériorité : nous sommes tellement nous-mêmes que nous n’avons pas besoin de vous dire qui nous sommes. Vous devez le savoir.
Le disque entre immédiatement dans le top 5 britannique et y reste douze semaines à la première place. Les parents de l’Angleterre détestent. Les enfants adorent. Le plan Oldham fonctionne à la perfection.
L’Héritage : Le Big Bang du Rock Noir et Blanc
Ce premier album des Rolling Stones est un big bang. Pas parce qu’il contient des chansons révolutionnaires, il en contient essentiellement des reprises. Mais parce qu’il représente le moment où la musique noire américaine et la rébellion juvénile britannique fusionnent pour créer quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’existait pas avant. Le rock dur. Le rock qui fait peur aux adultes. Le rock qui ne demande pas la permission.
Sans ce disque, pas de Led Zeppelin. Pas d’Aerosmith. Pas de groupe de hard rock des années 70. Pas de punk. Les Stones ont tracé le chemin que des dizaines de générations de musiciens allaient emprunter : prendre le blues, prendre le rhythm and blues, prendre la musique des opprimés et la transformer en cri de guerre pour toutes les jeunesses révoltées du monde.
Soixante ans après sa sortie, cet album reste d’une fraîcheur stupéfiante. Il n’a pas vieilli parce qu’il n’a jamais essayé d’être moderne, il a simplement essayé d’être vrai. Et la vérité, en musique comme ailleurs, ne se périme pas. Les Rolling Stones de 1964 jouaient avec une faim, une passion et une conviction qui font encore mal aujourd’hui. C’est ça, le rock’n’roll dans sa forme la plus pure : une douleur qui fait du bien, un feu qu’on est heureux de recevoir.
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