Five Live Yardbirds
par The YARDBIRDS
La genèse : cinq garçons et un club qui s’appelait Marquee
Londres, 1964. La ville est en train d’exploser. Partout dans les clubs sombres de Soho et du West End, une jeunesse électrisée invente quelque chose de nouveau à partir de vieilles recettes américaines — le blues du Delta, le R&B de Chicago, le rock’n’roll de Louisiane — et le mélange produit une alchimie explosive que le monde entier allait bientôt nommer la British Invasion. Dans ce contexte d’effervescence absolue, un groupe se distingue déjà par son intensité, par sa vitesse, par son rapport à la musique : quelque chose entre la ferveur religieuse et la délinquance juvénile. Ce groupe, c’est The Yardbirds.
Formés en 1963 dans les banlieues sud-ouest de Londres, les Yardbirds avaient commencé comme un groupe de reprises blues — dévots de Muddy Waters, de Sonny Boy Williamson, de Chuck Berry. Mais très vite, quelque chose d’autre s’était manifesté : une tendance à prendre ces morceaux bien établis et à les pousser vers des territoires inconnus, à accélérer jusqu’à l’inconfort, à expérimenter des sons que personne n’avait encore pensé à produire. Le secret ? Un guitariste de vingt ans nommé Eric Clapton, doté d’une technique qui laissait ses propres camarades bouche bée.
Le Marquee Club, au 90 Wardour Street, était leur terrain de chasse favori. Cette salle légendaire — qui avait déjà vu passer les Rolling Stones, les Animals, Alexis Korner — était devenue leur deuxième maison. Et quand, en mars 1964, quelqu’un eut l’idée de brancher des micros et d’enregistrer une de leurs soirées, personne ne se doutait qu’on était en train de capturer un moment fondateur de l’histoire du rock britannique.
Five Live Yardbirds est né de cette nuit-là. Un document brut, sans fard, sans overdubs, sans corrections. Juste cinq garçons en feu devant un public londonien déjà acquis à leur cause.
Les morceaux : le blues à toute vitesse, jusqu’à la rupture
L’album s’ouvre avec Too Much Monkey Business de Chuck Berry, et le ton est immédiatement donné : les Yardbirds ne jouent pas le blues, ils le maltraitent avec amour. Le tempo est brutal, la guitare de Clapton crache des notes avec une précision chirurgicale, la section rythmique de Jim McCarty et Paul Samwell-Smith assure un fond de tank d’acier.
Got Love If You Want It de Slim Harpo suit, avec cette dextérité caractéristique qui allait devenir la marque de fabrique de la maison. Mais c’est Smokestack Lightning de Howlin’ Wolf qui arrête le temps. La version des Yardbirds de ce standard hypnotique est une révélation : Clapton y développe une ligne de guitare qui préfigure tout ce que le rock britannique allait accomplir dans les cinq années suivantes. Il y a quelque chose de désespéré et de magnifique dans cette façon de s’emparer d’une chanson du Delta et de la projeter dans le futur.
Good Morning Little Schoolgirl — le morceau qui deviendra l’un de leurs hymnes — sonne ici avec une urgence qu’aucune version studio ne parviendra jamais à égaler. Keith Relf à l’harmonica et au chant est possédé. Les solos de Clapton sont des éclairs dans un ciel d’été.

« Le blues, c’est comme une femme : plus tu essaies de la comprendre, plus elle te résiste. Mais bon Dieu, ce qu’on aime essayer. »
— Keith Relf, The Yardbirds
Here ‘Tis et I’m a Man complètent un set d’une cohérence remarquable. Sur I’m a Man, le groupe invente littéralement le « rave-up » — cette technique consistant à prendre un morceau, à l’accélérer progressivement jusqu’au point de rupture, à créer une tension insupportable avant de la relâcher dans une explosion collective. C’est la proto-psychédélie, avant que le mot existe. C’est l’ADN de Led Zeppelin, des Who, de tout ce que le rock britannique allait produire de plus ambitieux.
Les coulisses : Clapton, le génie en gestation
Pour comprendre Five Live Yardbirds, il faut comprendre qui était Eric Clapton en 1964. Pas encore « God » — ce surnom grotesque et magnifique que ses fans allaient graver sur les murs du métro londonien. Pas encore le Clapton blues-rock solitaire des années 70. Non : un gamin de dix-neuf ans qui avait grandi en écoutant Robert Johnson en boucle, qui avait appris à jouer en copiant des disques américains, et qui possédait déjà une maîtrise technique absolument terrifiante pour son âge.
Ses camarades — Keith Relf au chant et harmonica, Chris Dreja à la guitare rythmique, Paul Samwell-Smith à la basse, Jim McCarty à la batterie — n’étaient pas des seconds couteaux. Ils constituaient un groupe véritablement collectif, soudé par des centaines d’heures passées à jouer dans des caves et des salles de pub. Mais Clapton était déjà autre chose. Une anomalie. Un musicien d’une génération en avance sur son temps.

Ce qui est fascinant dans cet enregistrement, c’est que Clapton était au bord du départ. Il quitterait les Yardbirds en 1965, indigné par le virage pop commercial que le groupe allait prendre avec For Your Love. Son remplaçant s’appellerait Jeff Beck. Puis le suivant se nommerait Jimmy Page. Une succession de génies qui dit tout sur la place qu’occupaient les Yardbirds dans l’écosystème de la guitare britannique.
La session d’enregistrement s’est déroulée sans la moindre conscience historique. Pas de conscience de faire de l’Histoire. Juste cinq garçons qui jouaient comme ils jouaient toutes les nuits, avec la même intensité, la même brutalité tendre. C’est peut-être pour ça que l’album sonne si vrai, soixante ans après.
L’héritage : la matrice du rock britannique
Si tu cherches un seul disque pour expliquer comment le rock britannique est devenu ce qu’il est, prends Five Live Yardbirds. Tout y est, en germe : la technique de guitare qui allait mener à Cream, à Led Zeppelin, à la fusion blues-rock des seventies. L’approche des rave-ups qui allait irriguer la psychédélie de 1967. L’énergie live brute qui allait définir l’éthique punk dix ans plus tard.
Jimmy Page, qui rejoindrait les Yardbirds en 1966 avant de les transformer en Led Zeppelin, a toujours reconnu sa dette envers ce groupe. Robert Plant a grandi en les écoutant. Steve Howe, futur guitariste de Yes, voyait en Clapton une révélation. Même les générations suivantes — les punks, les post-punks, les Britpoppers — ont reconnu, directement ou indirectement, ce que les Yardbirds avaient initié dans cette salle enfumée de Wardour Street.
L’album ne fut pas un succès commercial immédiat — sorti d’abord sur Columbia en 1964, il circula surtout dans les cercles initiés. Mais il gagnerait progressivement en stature au fil des décennies, jusqu’à être reconnu pour ce qu’il est : l’un des lives les plus importants de l’histoire du rock britannique.
Aujourd’hui, écouter Five Live Yardbirds, c’est entendre le moment exact où quelque chose bascule. Où le blues américain devient quelque chose d’autre entre les mains de garçons blancs de banlieue londonienne. Quelque chose de plus sauvage, de plus désespéré, de plus électrique. C’est le son d’une génération qui s’invente en temps réel.
Mets-le sur ta platine. Ferme les yeux. Et laisse le Marquee Club de 1964 t’engloutir.
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