Belfast, 1965 : Quand un Gamin de Vingt Ans Mettait le Feu à l’Europe
Il y a des disques qui arrivent comme des coups de poing dans la figure. Des objets sonores non identifiés qui déboulent sans prévenir, renversent la table et repartent en laissant derrière eux un champ de ruines fumantes et une envie irrépressible de recommencer. Themégalement connu sous le nom brutal de The Angry Young Themest de ceux-là. Belfast, 1965. Un gamin aux yeux de prophète, George Ivan Morrison, à peine vingt ans sur le compteur, rugit dans un micro comme si sa vie en dépendait. Parce que c’est exactement le cas.
Ce disque, on ne l’écoute pas. On le subit. On le reçoit en pleine poitrine comme une vague de la mer d’Irlande en novembre, froide, brutale, indifférente à votre confort. Et quand il est terminé, on reste là, hagard, à se demander ce qui vient de se passer.
Genèse et Contexte : Le Son Brut du Maritime Hotel
Pour comprendre Them, il faut comprendre Belfast en 1964. Pas la Belfast des cartes postales et du linen irlandais, la Belfast des docks, des entrepôts, d’une jeunesse ouvrière qui a découvert le blues américain comme une religion de substitution. Au Maritime Hotel, un pub miteux du centre-ville qui faisait office de scène de concert, Them s’est forgé dans des conditions proches du combat rapproché. Chaque soir, le groupe jouait pour une salle de travailleurs qui voulaient danser, boire et oublier. La politesse n’était pas de mise.
Cet isolement géographique et culturel de Belfast par rapport à Londres, à des années-lumière des Swinging Sixties du King’s Road, a paradoxalement été la force du groupe. Pendant que les Beatles peaufinaient leurs harmonies vocales dans les studios d’Abbey Road et que les Rolling Stones apprenaient à sourire pour les photographes, Them développait dans sa bulle nordique quelque chose d’infiniment plus sauvage. Un R&B de la dernière chance, taillé à la serpe, rugueux comme du papier de verre.
Quand Decca Records, la même maison qui avait eu la brillante idée de refuser les Beatles, met la main sur le groupe et les envoie en studio à Londres, le choc des cultures est immédiat. Le producteur Bert Berns, Américain branché New York et ses connexions avec la scène R&B de la côte Est, essaie de canaliser cette énergie. Morrison, lui, voit rouge. Des musiciens de session débarquent pour « améliorer » les morceaux. Un certain Jimmy Pageoui, ce Jimmy Page, avant Led Zeppelin, avant tout, aurait joué sur certaines pistes. Morrison a toujours contesté cette version des faits. La tension entre artiste et machine commerciale était déjà là, en germe, explosive.
« Je voulais faire de la musique honnête. Tout ce qu’ils voulaient, eux, c’était quelque chose de suffisamment poli pour passer à la radio. Ces deux choses ne sont pas compatibles. »
Van Morrison

Morceaux Phares : L’Anatomie d’un Chef-d’Œuvre Primitif
« Gloria »on commence par là parce qu’il n’y a pas d’autre choix. Trois accords : G, C, D. Une progression si simple qu’elle en est presque insultante. Et pourtant. Ce que Morrison fait de ces trois pauvres accords relève du miracle ou de la magie noire, selon votre degré de superstition. Le riff est une locomotive. Le chant est une possession. La structure, ce pont répété en épelant G-L-O-R-I-A, est d’une évidence tellement désarmante qu’on se demande comment personne n’y avait pensé avant.
« Gloria » deviendra l’un des morceaux les plus repris de l’histoire du rock. Patti Smith en fera sa déclaration d’indépendance en 1975, l’ouvrant avec la phrase-bombe « Jesus died for somebody’s sins but not mine ». Les Shadows of Knight en feront un hit garage américain. Les Doors la joueront en live avec une violence sacrée. Mais aucune version ne retrouvera jamais la grâce primitive de l’original, ce son de garage avant que le garage ne soit un genre, cette urgence d’un groupe qui joue comme si le monde allait s’arrêter dans cinq minutes.
« Mystic Eyes » est la face B qui aurait dû être face A dans un monde juste. Morrison y développe une technique vocale qu’on ne peut décrire qu’avec des métaphores approximatives : quelque part entre le grognement de fauve et la glossolalie, entre le cri de guerre et la prière. C’est du proto-punk cinq ans avant que le punk existe, une rage canalisée, une énergie qui cherche à sortir du cadre et qui finit par le pulvériser. L’harmonica hypnotique du début pose une ambiance de film noir irlandais, puis Morrison explose et tout part en vrille. Magnifiquement.
« Baby Please Don’t Go » est la leçon de blues. Le groupe prend le classique de Big Joe Williamsun morceau du delta Mississippi, des années 1930, d’un autre monde, et le fait passer à travers le filtre Belfast jusqu’à le rendre méconnaissable et parfaitement reconnaissable à la fois. C’est ça, la transmission du blues vers le rock : une appropriation bruyante et respectueuse, une déclaration d’amour qui ressemble à une bagarre. La version de Them est plus rapide, plus agressive, plus jeune. Elle n’a pas la sagesse de l’original. Elle a mieux : la faim.
« Here Comes the Night », co-écrite avec Bert Berns, est le moment pop du disque, et c’est précisément ce que Morrison lui reprochera toute sa vie. Trop poli, trop construit, trop commercial. N’empêche : c’est une chanson extraordinaire, l’une des meilleures de 1965, avec une mélodie qui reste dans la tête pendant des semaines. Parfois le producteur a raison et l’artiste a tort. Pas souvent. Mais parfois.
Coulisses, Anecdotes et Fun Facts
La légende veut que certaines des sessions d’enregistrement aient duré des nuits entières, le groupe jouant jusqu’à l’épuisement pendant que Decca comptait les minutes de studio. Morrison, qui n’a pas encore vingt ans, tient tête aux ingénieurs du son et aux cadres en costume. Sa réputation de caractère impossible se forge ici, dans ces salles de contrôle londoniennes où des hommes deux fois plus âgés que lui essaient de lui expliquer comment faire de la musique.
La question des musiciens de session reste l’une des grandes controverses de l’histoire du rock britannique. « Jimmy Page a joué sur vos sessions »la phrase fait bondir Morrison depuis soixante ans. Page lui-même a confirmé sa présence. La réalité, probablement, est que Page a joué sur quelques pistes sans que Morrison soit toujours présent, et que le chanteur, découvrant après coup que son œuvre avait été « améliorée » à son insu, a préféré nier en bloc. On le comprend.
Le titre The Angry Young Themvariante utilisée pour la sortie américaine, est un clin d’œil au mouvement des « Angry Young Men » de la littérature britannique des années 50 : Osborne, Amis, Sillitoe. Ces écrivains de la classe ouvrière qui avaient fait irruption dans la culture avec leurs chaussures pleines de boue. Morrison n’a peut-être pas lu Saturday Night and Sunday Morning, mais il en incarne l’esprit avec une authenticité que n’importe quel romancier lui envierait.
« Belfast ne ressemblait pas à Londres. On n’était pas branchés sur la même prise. On avait nos propres influences, notre propre façon d’entendre les choses. C’était une isolation qui nous a rendus sauvages. »
Van Morrison
Fait peu connu : le Maritime Hotel, ce creuset mythique où Them a affiné son son, était à proprement parler insalubre. Plafonds bas, ventilation inexistante, public qui se pressait jusqu’à l’évanouissement. C’est dans cette promiscuité suante que le groupe a appris à jouer fort, très fort, pour se faire entendre. Une école dont les diplômes ne s’obtiennent pas en salle de classe.
Héritage et Influence : Le Moteur Caché du Rock Garage
En 1965, Them sort et fait un bruit relatif. Le grand public britannique est occupé à se pâmer devant les Beatles et les Kinks. Aux États-Unis, la scène garage qui est en train de naître dans les sous-sols du Michigan, de l’Illinois, de l’Oregon, elle, comprend immédiatement. The Sonics de Tacoma, Washington, qui enregistrent la même année leur propre chef-d’œuvre primitiviste, auraient pu être les cousins américains de Them. Les Kingsmen avec leur « Louie Louie » ont déjà tracé le sillon. Ensemble, ces groupes inventent pratiquement de toutes pièces un genre qui ne s’appellera garage rock que dix ans après, rétrospectivement.
L’influence directe sur le punk est documentée, massive, incontestable. Quand les Ramones débarquent en 1976 avec leurs deux minutes d’accords minimalistes et leur énergie brute, ils s’inscrivent dans une filiation dont Them est l’un des ancêtres les plus directs. La recette est la même : moins c’est mieux, la puissance prime la technique, l’émotion écrase la sophistication.
Morrison lui-même, dans sa carrière solo qui commencera trois ans plus tard avec Astral Weeks, semblera fuir tout ce que Them représentait, le commercial, le simple, le direct. Astral Weeks est l’anti-Them absolu : sophistiqué, mystique, fuyant. Et pourtant, sans la rage primitive de ces années Belfast, sans ce creuset du Maritime Hotel, le Morrison contemplatif de 1968 n’existerait pas. On ne peut pas comprendre où il va si on ne sait pas d’où il vient.
Soixante ans après, Them sonne encore comme un défi. Comme une provocation. Dans un monde où la production musicale peut gommer toute aspérité, toute impureté, tout défaut humain, ce disque rugissant de Belfast rappelle que la perfection est souvent l’ennemi de la vérité. Van Morrison avait vingt ans. Il était en colère. Et il avait raison.
Mettez « Gloria » à fond dans votre voiture une nuit de pluie sur une route de campagne. Vous comprendrez instantanément ce que le rock’n’roll promet depuis toujours, ce qu’il tient rarement, et que ces gamins de Belfast ont tenu, une fois, complètement, pendant trois minutes et quarante-huit secondes de perfection accidentelle.
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