1965 Album

The Best of (Compil. 1965 – 1969)

par The SPENCER DAVIS GROUP

4,0

Un gamin de seize ans à la voix de vieux bluesman noir

Birmingham, milieu des années 60. Dans les clubs enfumés des Midlands anglais, un groupe de rhythm and blues fait sensation, mais ce ne sont pas les musiciens chevronnés qui hypnotisent les foules. C’est leur chanteur organiste, un adolescent encore mineur, qui ouvre la bouche et fait sortir une voix impossible, rauque, mûre, habitée. Steve Winwood a seize ans et chante comme s’il en avait quarante et qu’il avait grandi dans le Mississippi. Eric Clapton, médusé, aurait lâché la formule définitive: « Les yeux fermés, on jurerait que c’est Ray Charles. » Voilà tout le mystère du Spencer Davis Group résumé en une phrase.

Cette compilation rassemble l’âge d’or d’un groupe qui, entre 1965 et 1967, a aligné quelques uns des plus formidables singles de l’invasion britannique. À sa tête, Spencer Davis, guitariste cultivé et amoureux de blues, qui a eu l’intelligence rare de bâtir le groupe autour du jeune prodige Winwood et de son frère Muff à la basse, avec Pete York à la batterie. Davis fut, selon Winwood lui même, une sorte de grand frère, un pionnier qui possédait la première guitare douze cordes qu’il ait jamais vue.

Keep On Running, Gimme Some Lovin’: deux coups de tonnerre

Le premier missile s’appelle « Keep On Running ». Composé par le Jamaïcain Jackie Edwards et produit par Chris Blackwell, le patron d’Island Records, le titre déloge les Beatles de la première place des charts britanniques début 1966. Porté par un riff de basse fuzz et la voix incendiaire de Winwood, c’est un classique instantané. Le groupe enchaîne avec « Somebody Help Me », autre composition d’Edwards, et décroche un deuxième numéro un en quelques mois à peine.

Spencer Davis sur scène
Spencer Davis, l’homme qui sut bâtir un groupe autour du génie précoce de Steve Winwood.

Mais le sommet absolu, c’est « Gimme Some Lovin' », en 1966. Né d’un riff d’orgue Hammond rageur trouvé un après midi de répétition, le morceau est une bombe d’énergie pure. Muff Winwood se souvient de l’instant de grâce: « On a commencé à bricoler des riffs, et cette idée est arrivée. On s’est dit: bon sang, ça sonne vraiment bien. Vers midi, on avait toute la chanson. » Le titre grimpe au sommet des charts américains et devient un standard repris des centaines de fois, au cinéma comme sur scène. Steve Winwood, des années plus tard, en plaisantera presque avec lassitude: « C’est le fléau de ma vie, parce que je dois la jouer tout le temps. »

L’orgue Hammond comme une arme

La marque de fabrique du groupe, c’est ce son d’orgue Hammond brûlant, ce grondement gospel que Winwood manie avec une autorité stupéfiante pour son âge. Là où la plupart des groupes britanniques de l’époque s’accrochent à la guitare, le Spencer Davis Group mise tout sur le clavier et sur la voix noire de son prodige. Le résultat est un rhythm and blues blanc d’une intensité rare, plus proche de Ray Charles et de Stax que des Beatles. Ce parti pris fait du groupe un pont unique entre la soul américaine et l’énergie du beat anglais.

Il faut aussi rendre justice à Spencer Davis lui même, souvent éclipsé par la légende Winwood. Cet ancien étudiant en langues, passionné de folk et de blues, fut le passeur, celui qui donna sa chance au gamin et bâtit autour de lui un véhicule à sa mesure. Sans son flair, le monde aurait peut être découvert Winwood bien plus tard.

L’envol d’un prodige et la fin d’une époque

Le groupe boucle sa trajectoire flamboyante avec « I’m a Man », coécrit par Winwood et le producteur Jimmy Miller en 1967, ultime tube tendu et bouillonnant avant la séparation. Car le destin couvait: Steve et Muff Winwood quittent le navire pour fonder Traffic, et Steve s’apprête à devenir l’un des musiciens les plus respectés de sa génération, de Traffic à Blind Faith aux côtés de Clapton.

Ce que raconte cette compilation, c’est l’histoire d’un groupe qui a su capter la foudre pendant deux ou trois ans, le temps que mûrisse un génie adolescent. Le Spencer Davis Group n’a pas révolutionné le rock comme les Beatles ou les Stones, mais il a offert quelques uns de ses moments les plus électrisants, et surtout il a servi de rampe de lancement à Steve Winwood. Spencer Davis lui même le reconnaissait sans amertume: il avait été celui qui avait mis le jeune prodige sur la route. Rien que pour ça, sa place dans la légende est assurée.

Ironie savoureuse pour finir: le groupe portait le nom de Spencer Davis, mais c’est Steve Winwood qui chantait la quasi totalité des tubes. Davis aurait choisi cet arrangement pour une raison très pratique, lui qui n’aimait pas spécialement donner des interviews, préférant laisser le projecteur au jeune prodige tout en gérant les affaires. Quelle que soit la vérité de l’anecdote, elle dit bien la générosité de l’homme. Cette compilation reste le meilleur point d’entrée dans une aventure brève mais fulgurante, celle d’un groupe des Midlands qui, le temps de quelques 45 tours, a fait trembler les charts et lancé l’une des plus belles carrières du rock britannique.

La note des passionnés

4,0 /5

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