For Your Love
par The YARDBIRDS
Genèse : L’Incubateur du Rock Britannique
Si The Who sont la brutalité made in Shepherd’s Bush et les Beatles la perfection made in Liverpool, les Yardbirds sont quelque chose d’autre encore : le laboratoire. Le creuset bouillonnant d’où vont surgir, en l’espace de quelques années, les trois guitaristes les plus influents de l’histoire du rock. Eric Clapton, puis Jeff Beck, puis Jimmy Pageun palace de guitare à lui seul. Les Yardbirds, c’est l’école des surdoués.
En 1965, quand sort For Your Love, Clapton vient juste de claquer la porte. Le morceau-titre lui faisait horreur : trop pop, trop commercial, une trahison des idéaux blues qui l’avaient amené dans le groupe. Il avait raison et il avait tort. Il avait raison parce que la chanson de Graham Gouldman était effectivement une rupture stylistique radicale avec le R&B pur des débuts. Il avait tort parce qu’il ne voyait pas encore que cette capacité d’évolution, cette refus du dogmatisme musical, était précisément ce qui allait faire des Yardbirds un groupe mythique.
Graham Gouldman, futur membre de 10cc, a écrit ce morceau avec un génie commercial qui désarmait les puristes. Le clavecin baroque au milieu du rock’n’roll, les bongos africains dans une chanson pop anglaise, c’était incongru, délicieux, révolutionnaire. Keith Relf, le chanteur aux harmonicas de velours, porte la chanson avec une désinvolture aristocratique.
Jeff Beck, qui remplace Clapton, n’est pas un remplacement, c’est une mutation. Là où Clapton était soleil, chaleur et blues authentique, Beck est électricité, danger, imprévisibilité totale. Sa façon de faire parler sa guitare, ses feedbacks contrôlés, ses vibrato impossibles, il invente littéralement un nouveau vocabulaire guitaristique à chaque session.
L’album est enregistré pour Epic Records aux États-Unis, dans sa configuration américaine du moins, et compile des faces A et B ainsi que des titres studio, une pratique courante à l’époque. Ce qui pourrait sembler une collection hétéroclite se révèle être un portrait cohérent d’un groupe en pleine mutation, cherchant sa voie avec une audace remarquable.

Les Morceaux : La Boîte à Outils du Rock
Le titre For Your Love reste l’une des chansons les plus singulières de 1965. Ce clavecin baroque, joué par Brian Auger, futur figure du jazz-rock, au milieu d’un arrangement pop-rock, c’est du jamais vu. La chanson ne sonne comme rien d’autre à l’époque, ni avant ni après. Elle porte en elle le germe du psychédélisme, de la baroque pop, du rock progressif. Clapton l’a détestée. L’histoire lui a donné tort.
Got to Hurry, instrumental blues de Jeff Beck sous pseudonyme, est une démonstration de force brutale. Beck y joue avec une énergie sauvage, une précision chirurgicale et une inventivité mélodique qui laisse bouche bée. À ce moment précis de l’enregistrement, on entend un musicien comprendre qu’il est différent des autres, qu’il peut tout se permettre.
I’m Not Talking et I Ain’t Got You (reprise classique de Jimmy Arnold popularisée par Muddy Waters) montrent les Yardbirds dans leur mode R&B originel, puissants, directs, sans fioritures. Ces morceaux rappellent qu’avant d’être des innovateurs, ils étaient d’abord de très bons interprètes de blues britannique.
Heart Full of Soul, l’autre grand single de l’album, contient l’une des anecdotes les plus merveilleuses de l’histoire du rock : Jeff Beck a remplacé le riff prévu pour sitar indien (inspiré par les Beatles et Rubber Soul) par un riff de guitare qui sonne comme un sitar. La logique était simple, le sitariste s’était révélé impossible à accorder avec les autres instruments, donc Beck avait imité l’effet à la guitare. Résultat : un son unique, immédiatement identifiable, qui préfigure tout le rock psychédélique à venir.
« On ne cherchait pas à être révolutionnaires. On cherchait juste à sonner différemment des autres groupes. La révolution s’est faite toute seule. », Keith Relf, chanteur des Yardbirds, résumant avec une modestie touchante une ambition artistique qui n’avait en réalité rien de modeste.
Certain Girl (reprise d’Ernie K-Doe), A Lost Love, You’re a Better Man Than Ichaque titre apporte sa propre couleur à un tableau d’ensemble d’une richesse étonnante pour un groupe encore si jeune.

Coulisses : La Guerre des Guitares et l’Alchimie du Chaos
L’histoire des Yardbirds est une histoire de guitaristes. Clapton part, Beck arrive. Page arrive, Beck part. Puis Page reste seul et fonde Led Zeppelin. Entre temps, des albums extraordinaires, des singles révolutionnaires, et une instabilité permanente qui était paradoxalement leur plus grande force.
La session de For Your Love (la chanson) sans Clapton fut une libération pour le reste du groupe. Clapton avait une vision très stricte du blues, une orthodoxie musicale qui limitait les expériences. Avec Beck, les Yardbirds pouvaient tout essayer : la fuzz box que Beck avait bricollée lui-même et qui allait changer le son de la guitare pour toujours, les feedback contrôlés, les modes orientaux, les structures harmoniques improbables.
Keith Relf était un chanteur sous-estimé et un harmoniciste de premier rang. Dans les coulisses, il était aussi le fédérateur du groupe, celui qui maintenait la cohésion entre des personnalités aussi volcaniques que Beck et le batteur Jim McCarty. Sans Relf, les Yardbirds n’auraient probablement pas duré assez longtemps pour atteindre leur pleine maturité artistique.
Le manager Giorgio Gomelsky, qui avait également géré les Rolling Stones avant Andrew Loog Oldham, avait une vision grandiose pour le groupe. Trop grandiose, parfois : ses arrangements financiers désastreux finirent par provoquer une rupture avec le groupe en 1966. Mais sa période avec les Yardbirds fut celle de leur plus grande audace créative.
La décision d’enregistrer Heart Full of Soul avec un sitar indien, puis d’y renoncer pour une simulation à la guitare, illustre parfaitement l’esprit des Yardbirds : pas de dogme, pas de pureté, le résultat avant tout. Si ça sonne bien, on le garde. Si c’est une erreur heureuse, on la célèbre. Cette approche pragmatique de la création était révolutionnaire en 1965.
Héritage : Le Séminaire Permanent du Rock
Les Yardbirds ont existé cinq ans et demi. En cinq ans et demi, ils ont lancé les carrières des trois plus grands guitaristes de l’histoire du rock, inventé la guitare fuzz, popularisé les accords de sitar dans le rock, influencé le psychédélisme, le hard rock, le heavy metal, et semé des graines qui germent encore aujourd’hui.
For Your Love est le premier acte de cette histoire. L’album qui montre un groupe en rupture avec ses propres dogmes, en quête de quelque chose qu’il n’a pas encore trouvé mais qu’il pressent avec une acuité remarquable. Cette recherche perpétuelle, cette insatisfaction créatrice, c’est la définition même du rock’n’roll dans sa version la plus noble.
Jimmy Page, qui rejoindra le groupe en 1966, a souvent dit que les Yardbirds étaient « la plus grande école de musique qu’il n’ait jamais fréquentée ». Chaque membre du groupe postérieur aux origines avait appris quelque chose d’irremplaçable dans ce laboratoire ambulant. Beck y avait appris l’audace. Page y apprenait la structure.
Le rock psychédélique britannique, Pink Floyd, Soft Machine, early Traffic, doit immensément aux Yardbirds. La façon dont le groupe mélangeait les influences orientales, le blues américain, la pop commerciale et l’expérimentation sonore était le modèle de tout ce qui allait suivre.
Quant à Eric Clapton, qui avait quitté le groupe par intégrité artistique, il a passé le reste de sa carrière à explorer exactement les mêmes territoires d’influence indienne et de fusion des genres que les Yardbirds avaient commencé à explorer sans lui. L’ironie ne lui a pas échappé, dit-on.
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