Sortie 1967
Artiste CREAM

Cream : « Disraeli Gears » (1967), la trinité du tonnerre électrique

Quand trois génies se retrouvent dans une pièce, deux choses peuvent se passer. Soit les egos s’entrechoquent et tout explose avant même que le premier accord soit joué. Soit quelque chose de miraculeusement rare se produit : la magie. Avec Cream, avec cet album sorti en novembre 1967 qui s’appelle « Disraeli Gears », c’est la magie qui a gagné. Pour un temps. Pour un temps seulement, parce que les dieux du rock ne s’accommodent pas longtemps de la cohabitation. Mais dans cet espace de grâce, cette parenthèse enchantée, le trio a enregistré l’un des albums les plus importants de toute l’histoire de la musique populaire.

Eric Clapton, vingt-deux ans, déjà surnommé « God » par les graffitis londoniens. Jack Bruce, bassiste et chanteur d’une musicalité quasi surnaturelle, formé au jazz autant qu’au blues. Ginger Baker, batteur monstrueux, colérique, génial, le genre d’homme qu’on admire autant qu’on redoute. Ces trois-là se sont rencontrés en 1966, formant un groupe qui allait inventer quelque chose qui n’avait pas de nom à l’époque et qu’on appelle depuis lors le power trio.

Le titre mystérieux d’un malentendu heureux

Le titre de l’album mérite une explication savoureuse. Un roadie du groupe, Mick Turner, entend Clapton parler d’un vélo de course avec des engrenages dérailleur. Turner, qui n’a pas bien compris, croit saisir l’expression « Disraeli Gears », confondant « derailleur » avec le nom du Premier ministre britannique Benjamin Disraeli. Le groupe trouve l’idée tellement absurde et tellement drôle qu’ils décident d’adopter ce titre incompréhensible pour leur second album. C’est comme ça que naissent parfois les grands titres d’albums. Par accident. Par bonheur.

La pochette, elle, est une œuvre d’art à part entière. Conçue par Martin Sharp, artiste australien et collaborateur du magazine Oz, elle explose en couleurs psychédéliques, en fleurs, en arabesques, en portraits du trio noyés dans un kaléidoscope visuel qui est le parfait reflet de l’album lui-même. Une pochette qu’on pouvait accrocher au mur comme un tableau. Beaucoup l’ont fait.

Pochette de Disraeli Gears de Cream

Strange Brew, Sunshine et la révolution sonore

« Strange Brew » ouvre les hostilités avec ce riff de Clapton, immédiatement reconnaissable entre mille, construit sur un blues de Albert King que le groupe a subtilement transformé. La voix de Jack Bruce s’élève, plaintive et puissante à la fois, pendant que Baker pose ses cymbales comme des pierres dans une mare. C’est immédiatement différent de tout ce qui existait avant.

Puis arrive « Sunshine of Your Love ». Arrêtons-nous ici. Prenons le temps. Ce riff. Ce riff de basse de Jack Bruce, ce motif en huit notes descendantes que Clapton va habiller de sa guitare, que Baker va porter de ses fûts, est peut-être le riff le plus reconnaissable de toute l’histoire du rock. Ecrit, selon la légende, par Bruce à quatre heures du matin après avoir assisté à un concert de Hendrix dont il était rentré transformé, ce riff est la définition même du hard rock avant que le mot existe. Enregistré en 1966, inclus dans cet album de 1967, il influencera tout ce qui suivra, de Led Zeppelin à Black Sabbath, de Deep Purple à Guns N’ Roses.

« Je me suis réveillé cette nuit-là avec ce riff dans la tête. Je ne savais pas encore ce que c’était. Je savais juste que ça devait exister. » , Jack Bruce

« Tales of Brave Ulysses », écrite par Clapton et Martin Sharp, est peut-être la pièce la plus psychédélique de l’album. C’est ici que Clapton utilise pour la première fois en studio un Vox wah-wah pedal, inventant de facto un son qui va définir l’esthétique guitare des années suivantes. Les paroles évoquent la mythologie grecque avec un enthousiasme qui dit tout de l’époque, cette foi dans la possibilité de réconcilier la Grèce antique et le Swinging London, Homère et l’acide lysergique.

Baker, le batteur que les dieux auraient voulu

On ne peut pas parler de Disraeli Gears sans s’arrêter sur la batterie de Ginger Baker. Formé au jazz, fan absolu de Phil Seamen, Baker apporte à cette musique une complexité rythmique qui la distingue radicalement de ce que font les autres groupes de l’époque. Il joue comme si la batterie était un instrument soliste, ce qu’elle n’était alors pratiquement jamais. « Blue Condition », qu’il chante lui-même avec une voix légèrement inquiétante, est sa chanson, son territoire. Un territoire qu’il défend comme un chien de garde.

La tension au sein du groupe est légendaire. Baker et Bruce se détestaient d’une haine presque artistique dans son intensité. Clapton se retrouvait perpétuellement à jouer les médiateurs entre ces deux volcans humains. Les interviews de l’époque sont des chefs-d’œuvre de diplomatie forcée. Mais cette tension, ce frottement de deux egos monumentaux, produit à l’enregistrement quelque chose d’électrique, de dangereux, de vivant comme on ne l’entend que rarement.

« SWLABR », acronyme de « She Was Like A Bearded Rainbow » (elle était comme un arc-en-ciel barbu, titre poétique s’il en fut), est l’un des moments les plus pop de l’album, une chanson qui aurait pu être un hit radio si la radio de 1967 avait été un peu moins frileuse. « We’re Going Wrong », ballade troublante aux accents gothiques, préfigure certaines des ombres qui vont traverser la courte mais intense histoire du groupe.

Cream se séparera en 1968, après un second album live et « Wheels of Fire ». Trop vite. Beaucoup trop vite. Mais dans ces quelques mois d’existence, ils auront posé les fondations de tout le rock dit « classique », inventé le power trio, démontré que le blues britannique pouvait aller chercher dans ses propres profondeurs quelque chose d’absolument original. Disraeli Gears reste leur chef-d’œuvre absolu, le moment de grâce parfaite avant que les egos reprennent leurs droits.

Note finale : 10/10. Parce que Sunshine of Your Love. Parce que Strange Brew. Parce que ce riff de basse qui ne vous quittera plus jamais. Parce que trois génies qui, l’espace d’un album, ont décidé de laisser leurs différences au vestiaire et de jouer. Simplement jouer.

La note des passionnés

4,0 /5

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Disraeli Gears