L’invention du power trio
Decembre 1966. Trois musiciens entrent dans les Ryemuse Studios de Londres avec une idee simple et devastatrice: jouer le blues electrique avec une puissance que personne n’a encore atteinte. Pas de claviers, pas de deuxieme guitare, pas de cuivres. Juste une guitare, une basse et une batterie. Et des musiciens capables de remplir l’espace vide laisse par l’absence de tout le reste.
Eric Clapton, Jack Bruce et Ginger Baker. Cream. Le nom semble prétentieux – les meilleurs musiciens de leur generation. Il n’est pas faux. Clapton a vingt et un ans et il vient de quitter les Yardbirds (Gros mistake pour les Yardbirds, bonne nouvelle pour lui) puis John Mayall’s Bluesbreakers, ou son album avec Mayall venait de sortir quelques mois plus tot. Bruce joue depuis des annees dans des groupes ecossais et britanniques, avec une technique de basse dont tres peu de gens comprennent encore l’etendue. Baker, lui, est le batteur le plus redoute de Londres: dangereux, impulsif, techniquement etourdissant.

Le blues comme matiere premiere
Fresh Cream est un album de covers et de quasi-covers. « Spoonful » de Willie Dixon, « Rollin’ and Tumblin' » de Muddy Waters, « I’m So Glad » de Skip James. Mais Cream ne reprend pas le blues, il le refait depuis le debut avec d’autres outils. Clapton passe « I’m So Glad » dans une distorsion qui n’aurait pas eu de sens dans le Delta du Mississippi mais qui redefinit les possibilites de la guitare electrique en 1966. Bruce chante avec une rudesse chaleureuse qui emprunte a John Lee Hooker sans l’imiter. Baker frappe la caisse claire comme si elle lui avait fait quelque chose de personnel.
« N.S.U. » est une composition de Bruce, une des premieres chansons originales du groupe: un riff hypnotique qui tourne pendant pres de cinq minutes avec une intensite qui ne se relache pas. Le titre signifie « non specific urethritis », une infection urinaire. Bruce n’explique pas. Clapton ne demande pas. Baker bat la mesure.
Ginger Baker et la batterie comme instrument solo
« Toad » est la piece de resistance de Baker sur cet album et dans toute l’histoire du rock de 1966. Une composition de Baker qui commence comme un standard blues et derive vers un solo de batterie de plusieurs minutes qui etablit qu’un batteur peut etre le soliste principal d’un groupe. Baker utilise deux grosses caisses, ce qui lui donne une liberte rythmique inhabituelle. Il construit ses solos comme des architectures, pas comme des demonstrations techniques.
Baker a appris la batterie dans le jazz et le jazz africain. Il a ecoute Elvin Jones jouer avec Coltrane. Il connait les polyrythmes ouest-africains. Tout ca entre dans ce solo de « Toad » qui stupefie les musiciens de Londres. Keith Moon des Who viendra voir Cream jouer specialement pour comprendre comment Baker fait ce qu’il fait. Moon ne le comprend pas completement, mais il en tire ses propres conclusions, qui sont differentes et tout aussi importantes.
La tension entre Baker et Bruce est legendaire et reelle. Les deux se detestent avec une constance qui force le respect. Baker a essaye d’etrangler Bruce en coulisses lors d’un concert a Glasgow. Bruce a repondu de manieres variees et equivalentes. Clapton, au milieu, joue le role du tampon diplomatique avec un serieux qui frise l’epuisement. Le groupe ne durera que deux ans et demi. Mais ces deux ans et demi vont changer la definition du possible en musique rock.
Robert Stigwood et la machine commerciale
Fresh Cream sort chez Reaction Records, label du manager Robert Stigwood. Stigwood est un Australien ambitieux qui a deja compris que le rock britannique peut conquerir le monde. Il gere aussi les Bee Gees. Il gerera plus tard Saturday Night Fever et Jesus Christ Superstar. L’homme a du nez. Il voit dans Cream quelque chose que les autres managers n’ont pas encore identifie: le potentiel de la performance live amplifiee jusqu’a l’extremite.
Cream est avant tout un groupe de scene. Ce que l’album capture est un apercu, une trace. Sur scene, les morceaux durent deux fois, trois fois plus longtemps. « Spoonful » peut s’etirer sur vingt minutes. « Toad » peut aller jusqu’a trente. C’est une conception de la performance rock qui n’existait pas avant Cream et qui va influencer absolument tout ce qui suivra: le heavy metal, le rock progressif, le jazz-rock.
Fresh Cream entre dans le top 10 britannique. Les critiques sont positives, parfois enthousiastes. Mais personne ne comprend encore exactement ce qui vient d’arriver. On comprendra mieux avec Disraeli Gears en 1967 et Wheels of Fire en 1968. Mais cette premiere tentative, cet album de debut qui tate le terrain avec les mains, reste un document essentiel: le moment ou le rock decide qu’il peut tout se permettre.
L’heritage qui vient vite
Deux choses se passent en 1967 directement a cause de Fresh Cream. Jimmy Page, qui avait ete guitariste de session pour tout le monde a Londres, decide que le power trio est la forme qu’il cherche. Il rejoindra les Yardbirds, qui deviendront Led Zeppelin. Jimi Hendrix, qui arrive a Londres en septembre 1966 quelques semaines apres la sortie de Fresh Cream, ecoute ce que Clapton fait et se dit qu’il peut le faire autrement, plus fort, plus etrange. Les deux decisions changent la musique des annees 70. Fresh Cream est le catalyseur que personne n’avait prevu.
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