Let It Bleed, Rolling Stones (1969) : les annees 60 finissent dans le sang et la grandeur
Novembre 1969. Les Rolling Stones publient Let It Bleed, et avec lui se ferme la decennie. Pas symboliquement, pas metaphoriquement : reellement. Cet album est le testament musical des annees 60, la pierre tombale et le monument funebre d’une epoque qui se croit encore vivante mais qui est deja morte. Le festival d’Altamont, qui a lieu un mois apres la sortie de l’album, confirmera cette mort de facon traumatique et definitive. Mais Let It Bleed l’avait deja annoncee, dans chaque riff, dans chaque parole, dans la noirceur luxueuse et devastatrice qui impregnait chacune de ses chansons. C’est un album ecrit au bord du gouffre, par des musiciens qui sentaient que quelque chose d’enorme etait sur le point de prendre fin, et qui avaient decide de l’accompagner jusqu’a la derniere note avec toute la grandeur dont ils etaient capables.
Le contexte humain de l’album est deja dramatique. Brian Jones, fondateur du groupe, n’en fait plus partie. Congenie en juin 1969, il mourra dans sa piscine un mois plus tard. Mick Taylor, son successeur, joue sur certains titres mais le groupe est en pleine transition. Les sessions s’etalent de 1968 a 1969, avec des musiciens de session qui apportent des couleurs que les albums precedents n’avaient pas : Ry Cooder a la guitare sur « Love in Vain », Leon Russell au piano, Nicky Hopkins, un choeur de gospel. Keith Richards est au sommet de son art, ecrivant des riffs de guitare d’une puissance et d’une originalite qui definissent le hard rock pour les quinze annees suivantes.

Gimme Shelter : la chanson la plus terrifiante du rock
« Gimme Shelter » ouvre l’album avec l’une des introductions les plus sombres et les plus menaçantes de l’histoire du rock. La guitare de Richards commence seule, un accord suspendu dans l’espace, comme une question sans reponse. Puis la voix de Mick Jagger entre, basse et urgente. Et puis la voix de Merry Clayton, la chanteuse de gospel invitee pour le choeur, qui chante avec une intensite qui ecrase tout. Sa note haute est l’un des moments les plus physiquement bouleversants de toute la discographie du rock. Clayton, enceinte a l’epoque de l’enregistrement, donne tout ce qu’elle a dans cette prise, et la fissure dans sa voix est authentique, non calculee, le signe que la musique a depasse la musique pour toucher quelque chose de plus brut et de plus essentiel. Jimmy Miller, le producteur, a la sagesse de garder cette prise plutot que d’en demander une plus parfaite techniquement.
« Love in Vain » est un blues du Mississippi de Robert Johnson, joue dans un arrangement qui respecte l’original tout en l’habillant d’une luminosite californienne entierement du XXe siecle. Robert Johnson mourrait en 1938 sans avoir connu le monde qui serait le sien trente ans plus tard. Les Rolling Stones lui rendent ici un hommage qui est aussi une appropriation, comme toujours dans l’histoire du blues et du rock. « Midnight Rambler », mi-blues mi-rock, construit une tension dramatique et une ambiance nocturne d’une efficacite terrifiante. « You Got the Silver » est la ballade la plus intime de Keith Richards, une declaration d’amour depouillee et vulnerable qui contraste avec la violence de « Gimme Shelter ».
« You Can’t Always Get What You Want », avec le choeur de la London Bach Choir en introduction, est peut-etre la chanson la plus importante de toute la carriere des Rolling Stones. Huit minutes de philosophie populaire, de sagesse amere et resignee sur l’ecart entre le desir et la realite, entre ce qu’on veut et ce qu’on obtient, entre l’utopie des annees 60 et la brutalite du monde reel. Jagger chante avec une maturite et une comprehension exemplaires. Et la fin, avec le choeur qui monte et enfle jusqu’a remplir tout l’espace sonore, est d’une grandeur et d’une beaute qui ont rarement ete egalees dans la musique populaire. C’est la vraie conclusion des annees 60 : vous n’obtiendrez peut-etre pas ce que vous voulez, mais vous obtiendrez peut-etre ce dont vous avez besoin.
« Country Honk » est la version acoustique et country de « Honky Tonk Women », avec un fiddle texan qui rappelle que les Stones ont toujours ete autant redevables a Nashville qu’a Chicago. « Monkey Man » est leur plus grande piece de rock pur, avec Richards qui joue un riff brutal et efficace et Jagger qui performe la decadence avec un naturel confondant. L’album se ferme sur le titre eponyme, image finale : le monde saigne, et il faut continuer a jouer quand meme. Cette resignation grandiose est peut-etre le message le plus important des Rolling Stones de toute cette periode.
Jimmy Miller, le producteur de Let It Bleed, merite une mention particuliere. Americain etabli a Londres depuis la fin des annees 60, Miller a produit les premiers albums de Traffic, de Blind Faith, et maintenant des Rolling Stones. Sa signature sonore est reconnaissable : un son ouvert et chaleureux, avec une presence des graves qui donne a la musique une profondeur physique immediate. Sur Let It Bleed, il realise ce tour de force de capturer l’energie live du groupe tout en tirant parti de toutes les possibilites du studio. Les sessions, qui s’etalent sur plusieurs mois dans plusieurs studios londoniens, auraient pu produire un album fragmentaire et inconsistant. Miller les transforme en quelque chose d’unifie et d’implacable. Sa relation avec Keith Richards est celle de deux hommes qui pensent la musique de la meme facon : pas de preciosite, pas de sophistication pour la sophistication, mais une preference absolue pour la conviction et l’authenticite. « Let It Bleed » sonnera toujours comme un album qui a ete fait par des gens qui croyaient a ce qu’ils faisaient, et c’est Miller qui a preserve cette conviction dans chaque canal d’enregistrement.
« Let It Bleed est l’album qui a enterre les annees 60. Quand Gimme Shelter commence, vous savez deja que l’utopie est terminee. Que Woodstock etait un mensonge. Que le monde reel attend. » (Lester Bangs, Creem Magazine)
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