1971 Album

Who´s Next

par The WHO

4,0
Sortie 1971
Artiste The WHO

Il y a des disques qui ne vieillissent pas. Qui ne se patinent pas. Qui restent, cinquante ans après leur sortie, aussi tranchants qu’une lame neuve. Who’s Next est de ceux-là. Paru le 14 août 1971 sur le label Track Records en Grande-Bretagne et Decca aux États-Unis, ce cinquième album studio des Who est aujourd’hui unanimement reconnu comme l’un des plus grands enregistrements du rock. Mais derrière cette apparente évidence se cache une histoire torturée, presque tragique, celle d’un projet pharaonique qui s’est effondré avant de ressusciter sous une forme encore plus redoutable.

Les ruines du Lifehouse, ou la naissance d’un chef-d’oeuvre

Tout commence avec une idée démente de Pete Townshend. Au début des années 1970, le guitariste et compositeur des Who échafaude un projet multimédia d’une ambition folle : Lifehouse. L’histoire se déroule dans un futur dystopique où l’humanité vit recluse dans des combinaisons de survie appelées « suits », nourrie de divertissements artificiels diffusés en continu. Un musicien tente de reconnecter les gens à une expérience musicale réelle et collective, dans un théâtre londonien. Townshend voulait faire converger cinéma, musique live et participation du public dans une oeuvre totale. Il organisa même des sessions expérimentales au Young Vic Theatre de Londres où des spectateurs étaient invités à fournir des données personnelles qui seraient converties en partitions musicales. L’idée était proprement visionnaire, mais la complexité du concept dépassa tout le monde, y compris Townshend lui-même. En février 1971, épuisé et au bord de la dépression nerveuse, il abandonna le projet.

Ce qui aurait pu être une catastrophe totale se transforma en or pur. Les chansons composées pour Lifehouse étaient extraordinaires. Le groupe et le producteur Glyn Johns, qui avait déjà travaillé avec les Rolling Stones et Led Zeppelin, s’enfermèrent aux studios Record Plant de New York et Olympic Studios de Londres pour sauver ce qui pouvait l’être. Ce qu’ils en tirèrent dépassa toutes les espérances.

Pochette de Who's Next de The Who
Who’s Next, 1971

La pochette elle-même est entrée dans la légende. On y voit les quatre membres du groupe debout devant un monolithe de béton au milieu d’une décharge, comme s’ils venaient juste de… soulager leur vessie dessus. L’allusion à 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick est délibérée, mais détournée avec un humour typiquement british. Ce monolithe, symbole de l’évolution de l’humanité chez Kubrick, n’est plus qu’un vulgaire mur de vespasiennes. Le photographe Ethan Russell immortalisa la scène à Easington Colliery, dans le comté de Durham. L’image est irrévérencieuse, drôle et parfaitement raccord avec l’esprit des Who.

Baba O’Riley, Won’t Get Fooled Again : deux monolithes sonores

L’album s’ouvre sur Baba O’Riley, et dès les premières secondes, on comprend que quelque chose de nouveau vient d’être inventé. Ce riff de synthétiseur hypnotique, répétitif, presque transe, qui introduit la chanson pendant près d’une minute trente avant que la guitare de Townshend n’entre en fracas : c’est John Entwistle qui programme le synthétiseur ARP, en utilisant un procédé de séquençage répétitif inspiré par les techniques minimalistes de Terry Riley (dont le nom composé avec Meher Baba, maître spirituel de Townshend, donne le titre de la chanson). C’est une révélation sonore pour 1971. Townshend utilisera également un synthétiseur EMS VCS3 sur plusieurs titres de l’album.

La même révolution synthétique explose sur Won’t Get Fooled Again, le morceau qui clôt l’album avec une brutalité cathartique de huit minutes trente dans sa version intégrale. Le synthétiseur ARP tourne en boucle, inlassable, pendant que Roger Daltrey chante la désillusion post-révolutionnaire avec une conviction qui glace. Le « YEAHHH! » final de Daltrey, jailli de nulle part après un silence électrique, est peut-être le cri le plus célèbre de toute l’histoire du rock. Le titre est une ode à la méfiance politique, un texte qui refuse aussi bien l’ancien ordre que le nouveau, désenchanté avec une lucidité douloureuse.

Entre ces deux colosses, l’album n’est qu’une succession de moments forts. Bargain est une déclaration spirituelle déguisée en machine de guerre rock. Behind Blue Eyes commence en ballade fragile et explose en fureur, un tour de force émotionnel où Daltrey donne peut-être sa meilleure interprétation au micro. The Song Is Over et Getting in Tune montrent que les Who savent aussi être tendres. My Wife offre à John Entwistle, le bassiste surnommé « The Ox », son moment de bravoure comique et puissant.

Keith Moon, le batteur, est ici au sommet de son art dévastateur. Sa façon de jouer, entièrement anarchique en apparence mais d’une précision redoutable, sert l’énergie de chaque titre comme aucun autre batteur n’aurait pu le faire. John Entwistle, de son côté, joue une basse qui chante autant qu’elle martèle, souvent plus en dialogue avec la voix de Daltrey qu’en simple soutien rythmique.

Who’s Next se classa numéro 1 au Royaume-Uni et numéro 4 aux États-Unis. Les critiques contemporains l’accueillirent avec des superlatifs que l’histoire a depuis amplement confirmés. Rolling Stone le place régulièrement parmi les plus grands albums de tous les temps. Il figure au patrimoine sonore de plusieurs nations. Des générations de guitaristes, de chanteurs, de compositeurs ont grandi avec cet album comme bible.

Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est l’équilibre parfait entre les ambitions expérimentales de Townshend, notamment son usage pionnier des synthétiseurs dans un contexte rock, et la puissance brute d’un groupe capable de tout faire exploser en live. Les Who n’étaient pas un groupe de studio. Ils étaient une force de la nature. Who’s Next est la preuve que la nature peut parfois atteindre la perfection.

La note des passionnés

4,0 /5

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