Who Came First
par Pete TOWNSHEND
Pete Townshend, octobre 1972. Le guitariste et cerveau des Who publie son premier album solo. Pas vraiment un disque au sens ordinaire du terme : « Who Came First » est une offrande spirituelle autant qu’une collection de chansons. Et pour comprendre pourquoi, il faut remonter quelques mois en arrière, jusqu’à l’effondrement du projet le plus ambitieux de sa vie.
Lifehouse. Ce nom résonne comme une promesse non tenue. Townshend avait imaginé un opéra rock interactif, une expérience totale où le public ferait partie de la creation musicale, une sorte de festival permanent et évolutif qui se déroulerait pendant des mois dans un théatre londonien. La vision était vertigineuse. Les séances d’enregistrement s’éternisèrent. Keith Moon, John Entwistle et Roger Daltrey regardaient leur guitariste avec une perplexité croissante. Personne ne voyait où tout cela allait. Le projet s’effondra sous le poids de ses propres ambitions. Le groupe récupéra les meilleures chansons pour « Who’s Next », l’un des albums les plus puissants du rock britannique. Et Pete Townshend se retrouva avec des démos, des compositions inachevées, et une profonde crise existentielle.
Car derrière le guitariste qui fracassait ses Stratocaster sur les planches du monde entier se cachait un homme en quête. Depuis la fin des années soixante, Townshend était disciple de Meher Baba, mystique indo-iranien mort en 1969, dont l’enseignement central se résumait en trois mots : « Ne vous inquiétez pas, soyez heureux, la vérité est que Dieu est Amour. » Cette foi infuse chaque sillon de « Who Came First ».
L’album s’ouvre sur « Pure and Easy », et c’est immédiatement une révélation. La chanson parle d’une note de musique universelle et parfaite, quelque part au coeur de l’univers, qui contiendrait en elle toute la musique possible. La mélodie est lumineuse, la production dépouillée, la voix de Townshend fragile et sincère comme on ne l’avait jamais entendue avec les Who. Cette chanson était destinée à Lifehouse. On comprend, en l’écoutant, ce que cet opéra rock aurait pu être dans ses plus beaux moments.
Le disque accueille également Ronnie Lane, le bassiste des Faces et ami proche de Townshend, lui aussi adepte de Meher Baba. Lane co-signe plusieurs titres et apporte sa sensibilité folk irlandaise, terreuse et douce. « Evolution » reprend ses textes et crée un dialogue fraterne entre deux musiciens cherchant quelque chose au-delà du rock commercial. « Let’s See Action », single déjà publié séparément, est ici dans sa forme la plus intime.
On trouve aussi « Parvardigar », une prière du maître Meher Baba mise en musique par Townshend. Pas d’ironie, pas de distance. Une vraie prière, enregistrée sérieusement, avec toute la dévotion d’un croyant. Pour la presse rock de 1972, habituée aux power chords de « Won’t Get Fooled Again », c’était déroutant au minimum. Insupportable pour certains.
« Drowned », autre survivante de Lifehouse, est peut-être la perle cachée du disque. Une meditation sur l’abandon de soi, sur l’idée de se noyer dans quelque chose de plus grand que soi. La guitare acoustique de Townshend y est extraordinaire, les arrangements minimalistes créent un espace de silence rare dans la discographie des Who.
La pochette dit tout : un portrait de Meher Baba, encadré simplement. Pas de pose rock star, pas de photo artistique cherchant à impressionner. Une déclaration de foi, explicite, sans concession au marketing. Decca, la maison de disques, n’était probablement pas enchantée. Mais Townshend en avait visiblement quelque chose à faire du regard de la maison de disques.
Les ventes furent modestes. Les fans des Who, qui attendaient la suite de « Who’s Next », se retrouvèrent avec quelque chose d’entièrement différent. La presse musicale britannique, toujours plus à l’aise avec les excès sonores qu’avec l’intimité spirituelle, ne sut pas trop comment traiter l’affaire. Quelques critiques reconnaissant la beauté fragile de l’ensemble, la plupart attendirent le prochain album du groupe.
Mais avec cinquante ans de recul, « Who Came First » est un document capital. Il révèle la face cachée d’un artiste toujours perçu comme l’homme des guitares fracassées et des gestuelles théatrales. Ici, Townshend parle doucement, à la première personne, sans scénario, sans concept grandiose à vendre. Juste lui, ses doutes, sa foi, et des chansons belles comme des matins de printemps après une longue nuit.
Ce disque est aussi une charnière dans l’histoire du rock britannique. En 1972, quelque chose se fracture dans le paysage musical anglais. D’un côté les monstres du hard rock et du prog qui gonflent leurs budgets et leurs orchestres. De l’autre, une poignée de musiciens qui cherchent le chemin inverse, plus intime, plus honnête. Townshend, Lane, Nick Drake dans son coin, Nick Lowe qui commence à affuter ses arguments : ils préfigurent quelque chose. Une alternative au spectacle. Une musique qui n’a pas besoin de pyrotechnie pour toucher juste.
Pete Townshend a réenregistré et enrichi « Who Came First » en 2006, avec des arrangements supplémentaires et des témoignages sur Meher Baba. La version enrichie est précieuse. Mais les enregistrements originaux de 1972 gardent une vérité que les retouches ne peuvent qu’encadrer. La voix de Townshend dans « Pure and Easy », cette voix d’homme qui cherche, qui ne sait pas encore mais qui avance, est l’une des plus touchantes de toute cette décennie extraordinaire.
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