The Who, octobre 1973. Quatre ans après « Tommy », Pete Townshend livre sa deuxième grande oeuvre dramatique, un double album qui raconte l’histoire de Jimmy, un jeune Mod de Shepherd’s Bush en 1965, partagé entre quatre identités qui correspondent chacune à l’un des membres du groupe. « Quadrophenia » est peut-être le chef-d’oeuvre de The Who, une oeuvre qui dépasse la simple collection de chansons pour atteindre quelque chose qui ressemble à de la grande littérature mise en musique.
Pete Townshend est le compositeur de l’album, et son travail ici est d’une ambition qui dépasse ce qu’il avait accompli auparavant. Chaque personnage du groupe a son thème musical propre : le thème de Townshend est la recherche spirituelle, celui de Roger Daltrey est la puissance émotionnelle brute, celui de John Entwistle est la mélancolie ironique, et celui de Keith Moon est la folie joyeuse et incontrôlable. Ces quatre thèmes se tressent et se confrontent à travers le double album comme quatre voix dans un quatuor.
Roger Daltrey chante avec une force et une vulnérabilité qui font de sa voix l’instrument principal du drame. Il n’est pas seulement un vecteur des paroles de Townshend : il est Jimmy, il habite le personnage avec une conviction qui transforme les chansons en performance dramatique. « The Real Me », qui ouvre l’album, est un appel désespéré à être reconnu et compris, et Daltrey le chante avec une urgence qui ne s’est pas démentie en cinquante ans d’écoute répétée.
John Entwistle joue une basse qui est souvent la voix la plus complexe de l’arrangement, une ligne qui court sous les guitares et la voix en construisant sa propre narration. Sur « The Real Me », la basse fait un contrepoint mélodique qui est aussi riche que n’importe quelle ligne de guitare, et les musiciens de basse qui ont découvert cet album dans leur jeunesse se souviennent exactement du moment où ils ont compris que cet instrument pouvait faire ça.
Keith Moon derrière sa batterie est quelque chose qu’on n’entend nulle part ailleurs. Sa façon de jouer défie les catégories habituelles du jeu de batterie rock : il ne maintient pas un tempo, il le sculpte, le déforme, le reprend avec une imprévisibilité qui garde les autres musiciens en alerte constante. Et pourtant tout tient, parce que Moon a une musicalité instinctive qui compense son mépris apparent pour les conventions rythmiques.
« 5:15 » est la chanson qui décrit Jimmy dans un train vers Brighton, entouré de banlieusards gris et sans rêves, et la musique exprime cet enfermement avec une claustrophobie orchestrale qui contraste avec la liberté que les refrains promettent. L’arrangement de cordes fait participer une petite section d’orchestre qui ajoute une dimension dramatique sans jamais alourdir le propos.
« Love Reign O’er Me » est la conclusion de l’album, une ballade de piano qui s’ouvre sur le son de la pluie et se développe en une des plus belles progressions harmoniques que Townshend ait écrites. Daltrey y chante avec une intensité qui transcende le personnage de Jimmy pour atteindre quelque chose d’universel : le désir de paix après le tumulte, la recherche d’un sens dans un monde qui semble en manquer.
Townshend a dit dans des interviews que « Quadrophenia » était son album le plus personnel, une réflexion sur sa propre identité fragmentée et sur la difficulté d’être soi-même dans une société qui demande la conformité. Cette dimension autobiographique coexiste avec la dimension fictionnelle de l’histoire de Jimmy, créant une oeuvre qui fonctionne à plusieurs niveaux simultanément.
La version cinématographique de « Quadrophenia » en 1979, réalisée par Franc Roddam, va donner au double album une nouvelle vie auprès d’une génération qui n’était pas encore née lors de sa sortie. Et les concerts de The Who qui jouent l’album en intégralité depuis les années deux mille montrent que cette musique n’a rien perdu de sa force évocatrice.
La production de « Quadrophenia » est un chef-d’oeuvre technique signé par The Who eux-mêmes et leur ingénieur du son habituel Ron Nevison. Le son de l’album est d’une richesse et d’une précision qu’on n’entend pas souvent dans le rock de cette époque, avec une profondeur de champ sonore qui permet d’entendre les différentes couches d’orchestration sans que rien ne soit sacrifié à la masse d’ensemble. Chaque instrument a sa place et son espace.
Pete Townshend a mis dans « Quadrophenia » tout ce qu’il savait et tout ce qu’il ressentait à cette période de sa vie. L’album porte la marque d’un artiste qui ne fait pas de compromis et qui exige de lui-même la même chose qu’il exige de ses musiciens. Cette intransigeance créative produit parfois des résultats inégaux, mais quand elle fonctionne, comme c’est le cas ici, elle produit des oeuvres qui durent.
La version filmée de « Quadrophenia » sera réalisée en 1979 par Franc Roddam, avec Phil Daniels dans le rôle de Jimmy et des membres du groupe de punk The Clash dans des petits rôles. Ce film contribue à inscrire l’album dans la culture populaire britannique d’une façon qui dépasse le simple disque de rock : « Quadrophenia » devient une reference culturelle, un miroir pour toute une génération de jeunes Britanniques qui se reconnaissent dans les questions que pose Jimmy sur l’identité et le sens.
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