Sortie 1972

Jethro Tull, mars 1972. Une seule chanson. Deux faces d’un double album. Quarante-trois minutes de musique continue. Et une pochette qui ressemble à un vrai journal provincial britannique, avec des horoscopes, des petites annonces, des lettres de lecteurs, et en première page l’histoire d’un enfant prodige de huit ans prénommé Gerald Bostock qui a écrit un poème épique primé mais qu’on a finalement disqualifié pour mauvaise conduite. « Thick As A Brick » est l’une des grandes blagues musicales de l’histoire du rock, et en même temps l’un de ses chefs-d’oeuvre.

Ian Anderson est l’intelligence derrière tout ça. Flûtiste, chanteur, compositeur, agitateur, Anderson avait compris après « Aqualung » que le rock progressif prenait lui-même trop au sérieux. Les grands albums concept de l’époque se prenaient pour des oeuvres d’art total. Anderson a décidé de faire la même chose mais en y ajoutant une couche d’ironie britannique qui transforme le sérieux en parodie. Sauf que la parodie est musicalement aussi bonne que les originaux, ce qui est le signe que la blague est aussi une déclaration de compétence.

Le « poème de Gerald Bostock » est en réalité écrit par Anderson lui-même, et il est suffisamment ambigu dans ses images pour fonctionner comme de vraie poésie tout en étant parodique dans son ambition. « The poet and the painter casting shadows on the water, as the sun plays on the soldiers of the shoreline. » Ces vers pourraient sortir d’une anthologie de poésie romantique britannique ou d’une parodie satirique de cette même anthologie. Anderson ne vous dit pas lequel des deux c’est. Il vous laisse décider.

La musique est une merveille de construction progressive. Anderson joue la flûte avec une technique qui doit autant au folk irlandais qu’au jazz classique. Martin Barre à la guitare électrique alterne entre des passages de puissance rock et des ornements acoustiques d’une finesse remarquable. John Evan aux claviers construit des textures harmoniques qui font avancer la composition sans jamais dominer les autres instruments. Jeffrey Hammond à la basse joue avec ce humour british qui correspond parfaitement à l’ambition générale du projet. Et Barriemore Barlow frappe sa batterie avec une variété rythmique exceptionnelle.

La structure de « Thick As A Brick » n’est pas une suite de morceaux déguisés en pièce unique. C’est vraiment une composition continue où les thèmes se répètent, se transforment, se répondent à travers les quarante-trois minutes. Anderson a dit qu’il pensait à Béla Bartók et à ses structures thématiques cycliques quand il composait. L’influence est audible pour qui connait le compositeur hongrois, mais la musique n’est jamais académique : elle reste ancrée dans le rock, dans la pop mélodique, dans le folk britannique.

La face deux de l’album commence sur les dernières notes de la face une, créant une continuité que les disques vinyles ne permettaient pas facilement. Anderson avait envisagé de ne publier qu’un seul vinyl mais la durée de la composition rendait cela impossible sans couper la musique. Le double vinyle avec son journal satirique est donc aussi une solution pratique à un problème technique, transformée en element conceptuel.

Les critiques musicaux de l’époque furent divisés, certains adorant la sophistication musicale, d’autres considérant la blague conceptuelle comme une façon d’éviter la sincérité. Mais les ventes n’ont pas été divisées : « Thick As A Brick » entre directement à la premiere place des charts américains et britanniques. C’est le plus grand succès commercial de Jethro Tull, une ironie supplémentaire pour un album conçu comme une satire du rock progressif commercial.

Anderson a continué à jouer « Thick As A Brick » en concert dans son intégralité pendant des décennies, et en 2012 il a publié « Thick As A Brick 2 », une suite imaginant ce qu’est devenu Gerald Bostock à soixante-dix ans. Cette fidélité à une oeuvre de jeunesse dit quelque chose sur l’importance que « Thick As A Brick » a eu dans sa carrière : pas juste un album réussi, mais une déclaration de principes musicaux qui est restée valide pendant quarante ans.

« Thick As A Brick » est aujourd’hui universellement reconnu comme l’un des grands albums du rock progressif, ce qui ne serait probablement pas du goût d’Ian Anderson. Mais c’est la destinée des chefs-d’oeuvre : ils finissent par être vénérés par exactement les gens qu’ils cherchaient à moquer, et ça n’enlève rien à leur qualité.

L’impact de « Thick As A Brick » sur le rock progressif est complexe à mesurer. D’un côté, il représente l’apogée du genre en terme de sophistication formelle : jamais le rock n’avait créé une seule composition de cette durée avec une telle cohérence thématique. De l’autre, sa dimension satirique mine la possibilité de prendre le rock progressif complètement au sérieux. Anderson a fait un disque qui est à la fois le sommet et le tombeau d’une certaine ambition musicale.

Les fans qui découvrent « Thick As A Brick » aujourd’hui, sans la connaissance de son contexte satirique, peuvent l’écouter comme une longue composition progressive sincère et la trouver remarquable. Ce double statut de l’oeuvre, sincère et parodique simultanément, la rend plus riche et plus durable que si Anderson avait choisi l’un des deux registres exclusivement. C’est le paradoxe du chef-d’oeuvre involontairement sérieux : il survit à sa propre blague.

Sur X : @JethroTull

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4,0 /5

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Thick As A Brick