La grandeur après Trower
1973. Procol Harum publie Grand Hotel, leur septième album, après le départ du guitariste Robin Trower qui avait formé son propre groupe. C’est une période de transition pour un groupe qui avait commencé sa carrière six ans plus tôt avec l’un des singles les plus mystérieux et les plus durables du rock britannique : A Whiter Shade of Pale, dont les harmonies d’orgue inspirées du baroque de Bach avaient défini leur identité musicale pour toujours.
Gary Brooker est le compositeur et le chanteur, un musicien de formation classique qui a toujours cherché à réconcilier la sophistication harmonique de la musique savante et la force émotionnelle directe du rhythm and blues. Sa voix a une qualité particulière : profonde, légèrement éraillée, avec une façon de monter dans les aigus qui crée une tension émotionnelle intense. Les textes de Keith Reid, parolier permanent du groupe, sont littéraires et métaphoriques, évitant soigneusement les clichés du rock tout en restant accessibles.
Chris Thomas produit l’album, lui qui avait travaillé avec les Beatles sur Let It Be et qui va bientôt produire les Sex Pistols et Roxy Music. Sa capacité à s’adapter à des esthétiques musicales aussi différentes dit quelque chose sur sa sensibilité de producteur : il écoute ce que les musiciens veulent faire et les aide à le faire, plutôt que d’imposer un son préétabli. Pour Procol Harum, ça signifie des arrangements riches, un son de salle avec de la profondeur, et la voix de Brooker au centre de chaque mix.
Le raffinement européen
Procol Harum occupe une position particulière dans le rock britannique des années 1970 : ils ne sont ni vraiment prog (trop courts, trop accessibles), ni vraiment art rock (trop ancrés dans le blues et le rhythm and blues de leur formation initiale), ni vraiment pop (trop ambitieux musicalement). Ils habitent un espace de musique populaire sophistiquée qui leur est propre, influencés autant par Bach et Handel que par Ray Charles et Otis Redding.
Mick Grabham, qui remplace Trower à la guitare, apporte un son plus blues et plus traditionnel que le style plus psychédélique et plus aventureux de son prédécesseur. Cette différence change la texture de l’album : moins de distorsion, plus d’acoustique, plus de place pour les arrangements de Brooker et les textures de claviers de Chris Copping.
Grand Hotel, la chanson titre, est une pièce ambitieuse avec des arrangements orchestraux qui décrivent les fastes d’un hôtel de luxe avec une légèreté ironique. Reid écrit sur les apparences, sur le décorum, sur la façon dont les rituels sociaux des riches recouvrent des vides existentiels qu’aucun fastes ne peut combler. C’est de la satire douce, sans amertume, mais avec une lucidité tranquille sur les illusions de la respectabilité.
La longue dégringolade commerciale
Procol Harum ne retrouvera plus jamais le succès commercial de leurs premières années. Ils continueront à enregistrer des albums de qualité qui trouveront un public fidèle mais limité. Grand Hotel est le dernier de leurs albums qui contient l’ambition orchestrale complète de leurs meilleures heures. Après, la mode change, le prog perd de sa respectabilité critique, et le groupe s’adapte mal aux nouvelles exigences commerciales. Mais ce disque reste, témoignage d’un groupe qui n’a jamais cherché à être autre chose que ce qu’il était.
Plus de PROCOL HARUM
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration






