On the Threshold of a Dream, The Moody Blues (1969) : la symphonie du rock progressif

Les Moody Blues occupent dans l’histoire du rock une position singuliere et parfois malcommode. Ils ont ete l’un des groupes les plus populaires de la fin des annees 60 et du debut des annees 70, avec des albums qui se vendaient par millions et des tournees qui remplissaient les plus grandes salles. Et pourtant, la critique musicale les a souvent traites avec une condescendance a peine voilee, les taxant d’une grandiloquence excessive, d’un gout prononce pour le pompeux et le pretentieux. Ce jugement est injuste. Ce qu’il confond, c’est l’ambition et la pretention. Les Moody Blues sont ambitieux. Ils veulent faire de la grande musique, de la musique qui traite de grandes questions, qui s’adresse a la profondeur de l’experience humaine, qui utilise toutes les ressources de la production musicale moderne pour creer des oeuvres d’une beaute et d’une portee emotionnelles maximalistes. Ils y parviennent souvent. On the Threshold of a Dream, quatrieme album du groupe, sorti en avril 1969, est l’un des moments ou ils y parviennent le plus completement.

Le Moody Blues de 1969 est compose de Justin Hayward a la guitare et au chant, John Lodge a la basse et au chant, Mike Pinder aux claviers et au Mellotron, Ray Thomas a la flute, a l’harmonica et au chant, et Graeme Edge a la batterie. Cinq musiciens aux temperaments et aux apports complementaires, dont l’ensemble est superieur a la somme de ses parties. Justin Hayward est le compositeur le plus doue du groupe, dont les melodies ont une beaute et une immeditete pop qui ancrent les ambitions les plus elevees du groupe dans quelque chose d’accessible et d’humain. John Lodge apporte une energie rock, une puissance de basse et une voix qui font contrepoids a l’orchestration parfois tres chargee des arrangements. Mike Pinder est l’alchimiste du son, le musicien qui a fait du Mellotron, instrument nouveau et exigeant, l’outil central du son du groupe.

Pochette On the Threshold of a Dream Moody Blues 1969

Le Mellotron comme orchestre de poche

Le Mellotron est un instrument de clavier qui reproduit des sons d’instruments d’orchestre en faisant defiler des bandes magnetiques pre-enregistrees. Il permet a un musicien seul de produire des textures de cordes, de cuivres et de choeurs sans avoir a engager un orchestre complet. Dans les mains de Mike Pinder, il devient l’instrument definissant du son des Moody Blues : chaud, opulent, romantique, d’une richesse harmonique qui enveloppe la musique comme une couverture de velours. « Never Comes the Day » est la chanson la plus parfaite de l’album, avec sa structure en deux parties, le couplet acoustique et le refrain orchestral, qui illustre la technique fondamentale du groupe : partir du simple pour aller vers le complexe, partir du prive pour aller vers l’universel. « Are You Sitting Comfortably? » de John Lodge est une ballade pop d’une efficacite et d’une douceur exemplaires.

L’album s’ouvre et se ferme avec de la poesie recitee par Graeme Edge, le batteur, dont les textes philosophiques sur le sommeil, le reve et la conscience donnent a l’album une dimension conceptuelle que tous les auditeurs n’apprecient pas mais que beaucoup trouvent profondement evocatrice. Cet usage de la poesie recitee dans un contexte rock est l’une des innovations les plus caracteristiques des Moody Blues, l’une des marques de leur ambition de faire du disque de musique populaire quelque chose de plus qu’un simple divertissement. On the Threshold of a Dream atteint la premiere place des charts britanniques et le numero 20 aux Etats-Unis. Il reste l’un des albums de rock progressif les plus accessibles et les plus reussis de la periode, un equilibre rare entre ambition artistique et satisfaction emotionnelle immediate, entre la grandeur des intentions et la chaleur du resultat sonore.

La fascination des Moody Blues pour les grandes questions de l’existence humaine n’est pas une pose intellectuelle. Elle correspond a une sincerite profonde qui se manifeste dans toutes les interviews de l’epoque ou dans toutes les declarations publiques des membres du groupe. Justin Hayward parle de sa musique comme d’un outil de recherche, un moyen d’explorer des questions auxquelles la vie quotidienne ne donne pas de reponses. John Lodge voit dans le rock progressif une possibilite de raconter des histoires complexes et d’aborder des themes qui depassent la simple experience emotionnelle immediate. Mike Pinder, le plus mystique des cinq, est passionne par les philosophies orientales et par les grandes traditions spirituelles de l’humanite, et cette passion transparait dans les textures de son Mellotron comme dans les textes qu’il ecrit. Cette convergence de cinq hommes partageant des ambitions similaires et des dons complementaires est ce qui rend les Moody Blues de cette periode unique. On the Threshold of a Dream en est le fruit le plus accompli.

L’heritage des Moody Blues dans l’histoire du rock progressif est immense et souvent mal mesure. Ils ont ouvert la voie, avant Yes, avant Genesis, avant ELP, a une conception de l’album de rock comme oeuvre conceptuelle complete, avec un theme, une architecture, une progression emotionnelle et intellectuelle pensee de bout en bout. Cette contribution est fondamentale. Sans les Moody Blues de 1967 a 1972, l’histoire du rock progressif britannique aurait ete differente, moins ambitieuse peut-etre, moins confiante dans la capacite du rock a traiter des sujets serieux. On the Threshold of a Dream est l’un des quatre ou cinq albums qui definissent ce qu’est le rock progressif avant qu’il ne devienne un genre etabli avec ses regles et ses conventions. C’est de la musique qui cherche encore sa forme, qui explore ses possibilites avec une curiosite et une ouverture que les albums ulterieurs n’auront plus tout a fait. C’est pour cela qu’il garde cette fraicheur particuliere que les grandes oeuvres pionnières possedent toujours.

« Les Moody Blues ont voulu faire de la grande musique et ils ont reussi. On the Threshold of a Dream est leur Beethoven, leur Brahms. Et si cela les rend pompeux aux yeux de certains, tant pis pour certains. » (Tony Visconti, producteur)

The Moody Blues sur X

La note des passionnés

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On the Threshold of a Dream