Traffic, TRAFFIC (1968) : Le chaudron magique de Berkshire

Il y a des albums qui sonnent comme l’avenir même quand ils ont plus de cinquante ans. Traffic, le deuxième opus du groupe éponyme, est de ceux-là. En 1968, Steve Winwood a dix-neuf ans. Dix-neuf ans et déjà la voix d’un dieu du blues, les doigts d’un organiste habité, la grâce d’un songwriter qui semble avoir tout compris de la musique populaire britannique en un claquement de doigts. Traffic, c’est le carrefour de toutes les routes : le rock, le folk, le jazz, la soul, la psychédélie, les traditions du Worcestershire et les rues de Birmingham. C’est un groupe improbable et magnifique, une chimère sonore qui n’aurait dû exister que le temps d’un été et qui, pourtant, nous accompagne encore aujourd’hui avec la même force électrique.

Pochette de l'album Traffic de Traffic (1968)

Quatre musiciens et une cabane dans les bois

L’histoire de Traffic commence quelques mois plus tôt, dans une chaumière isolée du Berkshire où Winwood, Jim Capaldi, Chris Wood et Dave Mason s’étaient réfugiés pour créer loin des pressions de l’industrie musicale londonienne. Une retraite champêtre qui ressemblait plus à une expérience communautaire qu’à une session d’enregistrement classique. Pour leur deuxième album, enregistré entre janvier et mai 1968 aux Olympic Studios de Londres et au Record Plant de New York, le groupe retrouve cette alchimie particulière, cette façon de mêler les textures sonores avec une liberté que peu de leurs contemporains osaient s’accorder. Dave Mason, le guitariste au caractère impossible, revient dans le groupe le temps d’écrire la moitié des chansons avant d’être renvoyé une nouvelle fois, laissant derrière lui des pépites inestimables. Car c’est Mason qui compose « Feelin’ Alright ? », ce joyau de soul-pop teinté d’une mélancolie résignée, une chanson sur son ambivalence face au groupe qui l’a engagé et renvoyé comme un yo-yo. L’histoire retiendra que Joe Cocker s’en emparera en 1969 pour en faire l’un des hymnes de l’ère psychédélique, propulsant la chanson dans une gloire que Traffic n’avait pas pleinement anticipée. Winwood et ses complices, eux, avaient d’autres préoccupations : construire quelque chose qui ressemblât à une vision du monde, pas seulement à un disque de plus.

« 40,000 Headmen » est peut-être le chef-d’oeuvre absolu de cet album. Une ballade folk-jazz aux paroles surréalistes qui convoquent des armées imaginaires et des cavaliers dans la nuit, avec la flûte de Chris Wood qui serpente comme une rivière de montagne et la voix de Winwood qui s’élève, grave et lumineuse à la fois, vers quelque chose qui ressemble à l’éternité. Capaldi et Winwood co-signent aussi « Pearly Queen », portrait d’une bohémienne magnétique aux accents de blues-rock, et « No Time to Live », morceau sombre et solennel qui annonce déjà les explorations à venir. L’album s’ouvre sur « You Can All Join In », invitation communautaire signée Mason, chanson-manifeste d’une époque qui croyait encore que la musique pouvait rassembler les hommes. C’était 1968. On avait le droit d’y croire.

« His songwriting, musicianship and distinctive spirit helped create music that has lasted far beyond its era. » Steve Winwood, hommage à Dave Mason, Rolling Stone

L’album se classe à la neuvième place des charts britanniques et dix-septième aux États-Unis, des résultats honnêtes pour un groupe qui refusait de jouer le jeu commercial. Peu après sa sortie, les tensions internes explosent. Mason est définitivement écarté. Winwood, épuisé par les conflits permanents, dissout Traffic et part rejoindre Eric Clapton et Ginger Baker dans Blind Faith. L’expérience Traffic s’arrête brutalement, comme on éteint une lampe au milieu d’une phrase. Mais l’album reste là, intact, témoignage d’un moment de grâce où quatre musiciens ont réussi l’impossible : donner une forme tangible à l’indéfinissable.

L’héritage de cet album dépasse largement ce que les chiffres de vente pourraient suggérer. « Feelin’ Alright ? » est devenu un standard du rock repris par des dizaines d’artistes. « 40,000 Headmen » est régulièrement citée parmi les plus grandes chansons de la scène britannique des années soixante. Steve Winwood reformera Traffic en 1970 pour une série d’albums tout aussi essentiels. Mais il y a quelque chose dans ce deuxième disque qui résume parfaitement ce que Traffic était capable d’accomplir quand tout allait bien : une musique qui respirait, qui prenait son temps, qui n’avait pas peur du silence entre les notes. Une musique qui avait l’humilité de laisser de la place à l’auditeur. Dans un monde de plus en plus saturé de sons et de stimulations, c’est peut-être là la leçon la plus précieuse que Traffic nous ait laissée.

La note des passionnés

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