Mr. Fantasy, Traffic (1967) : la fusion parfaite du rock, du jazz et du folk dans un cottage anglais
Il y a eu un cottage. Dans la campagne du Berkshire, au milieu de nulle part, quatre musiciens se sont enfermés pendant des mois pour écrire, répéter, vivre et créer ensemble ce qui allait devenir l’un des albums les plus influents du rock britannique. Mr. Fantasy, premier album de Traffic, sorti en décembre 1967, est né dans cette retraite bucolique, entre les feux de cheminée, les joints et les jams nocturnes. C’est le son d’un groupe qui invente sa propre musique loin du monde, et le résultat est fabuleux.

Steve Winwood, le prodige de Birmingham
Steve Winwood avait 19 ans quand il a formé Traffic, et il était déjà une légende. À 15 ans, il chantait du blues avec le Spencer Davis Group, enregistrant des tubes comme Gimme Some Lovin’ et I’m a Man. Sa voix, un instrument invraisemblable de puissance et de soul pour un gamin blanc de Birmingham, avait stupéfié le monde du R&B. Ray Charles l’avait complimenté. Stevie Wonder l’admirait. Et à 19 ans, il plaquait le succès commercial pour fonder un groupe d’expérimentation musicale dans un cottage.
On voulait s’éloigner de Londres, de l’industrie, de tout ça. Dans le cottage, on vivait ensemble, on jouait ensemble, on inventait une musique qui ne ressemblait à rien de ce qu’on avait fait avant.
Traffic, c’est Winwood (voix, claviers, guitare), Dave Mason (guitare, sitar), Chris Wood (flûte, saxophone) et Jim Capaldi (batterie, paroles). La combinaison est explosive : le rock et la soul de Winwood, les mélodies pop de Mason, le jazz et le folk de Wood, l’écriture poétique de Capaldi. Le résultat ne ressemble à rien d’autre en 1967.
Dear Mr. Fantasy, le cri de l’artiste
Dear Mr. Fantasy, le morceau-titre, est un cri du coeur : « Fais-nous quelque chose pour nous rendre heureux, joue une chanson qui nous fasse oublier nos soucis. » C’est la demande que le public adresse à l’artiste, et c’est aussi le fardeau de l’artiste qui doit continuellement divertir alors qu’il souffre lui-même. Le riff de guitare de Winwood, bluesy et incandescent, le solo qui monte, monte, monte. C’est l’un des grands morceaux de 1967.
Fun fact de studio : Dave Mason, en désaccord créatif permanent avec Winwood, quittera et rejoindra Traffic plusieurs fois au cours des premières années. Sa contribution à Mr. Fantasy est pourtant essentielle : Hole in My Shoe, un single psychédélique baroque avec des effets de studio et une narration enfantine, est son oeuvre, et c’est un chef-d’oeuvre de pop surréaliste qui atteignit le numéro 2 des charts britanniques.
Le cottage comme laboratoire
L’album oscille entre le rock psychédélique, le jazz-folk et le blues soul. Coloured Rain est un rock puissant et direct. No Face, No Name, No Number est une ballade folk d’une douceur contemplative. Dealer est un blues menaçant. Chris Wood, aux flûtes et aux saxophones, apporte une dimension jazzy qui distingue Traffic de tous les autres groupes de l’époque. Personne d’autre ne mélange ces ingrédients avec autant de naturel.
Chris Wood mourra en 1983, Jim Capaldi en 2005. Winwood poursuivra une longue carrière solo couronnée de succès commerciaux dans les années 80. Mais Mr. Fantasy reste le moment fondateur, le disque où quatre jeunes Anglais, enfermés dans un cottage, ont inventé un son qui n’appartenait qu’à eux. Le fantasme de la communauté créative, du rock comme mode de vie. Et une musique qui, près de soixante ans plus tard, n’a pas pris une seule ride.
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