Il y a des albums dont le premier morceau est si parfait qu’il impose un silence immédiat, un état d’attention totale qui fait oublier tout ce qui se passe autour de vous. A Salty Dog, le titre qui ouvre le troisième album de Procol Harum, est de ceux-là. Ces sons de mer et de vent qui introduisent la chanson, cette voix de Gary Brooker qui s’élève ensuite comme celle d’un marin qui a tout vu et qui a quelque chose d’important a dire, ces cordes qui enveloppent tout sans jamais écraser : c’est une des plus belles trente secondes de la musique populaire des années 60.
Procol Harum était né en 1967 avec A Whiter Shade of Pale, cette chanson incomparable qui avait été numéro un partout en Europe et qui reste l’une des chansons les plus reconnaissables de toute l’histoire du rock. Mais le groupe avait toujours été plus qu’un one-hit wonder, même si certains ont voulu le réduire a ça. Gary Brooker au piano et au chant, Robin Trower a la guitare, Matthew Fisher a l’orgue, David Knights a la basse, B.J. Wilson a la batterie : c’était une collection de musiciens sérieux avec des ambitions artistiques qui dépassaient largement le format chanson pop.
A Salty Dog est leur chef-d’oeuvre, le consensus critique sur ce point est rare et solide. Enregistré a Abbey Road avec des arrangements orchestraux de Gary Brooker et du producteur Matthew Fisher, l’album développe un style qui n’appartient a aucune catégorie précise : ce n’est pas du rock classique, pas du prog rock encore, pas du folk, pas de la pop. C’est du Procol Harum, un genre en soi.
Le titre de l’album vient de l’expression maritime anglaise « salty dog », désignant un vieux marin endurci par les ans et les tempêtes. Cette métaphore maritime irrigue tout l’album : la mer comme symbole de liberté, de danger, de distance entre les gens et de la difficulté a communiquer ce qu’on ressent vraiment. Ce n’est pas l’océan de surf californien et de plages ensoleillées. C’est l’Atlantique North, gris et profond, qui vous avale si vous n’y prenez pas garde.
Matthew Fisher, l’organiste fondateur, signe et chante Wreck of the Hesperus, qui est sa composition la plus personnelle sur l’album. Fisher était un organiste classique de formation qui avait apporté a Procol Harum sa connaissance approfondie de Bach et de Purcell. Sur A Salty Dog, ces influences classiques sont plus présentes que jamais, transformant ce qui aurait pu etre un album de rock en quelque chose de plus ambitieux.
Robin Trower est peut-etre le musicien le plus sous-estimé de l’histoire de Procol Harum. Sa guitare sur A Salty Dog est un modèle de discrétion et d’efficacité : jamais trop présente, toujours exactement la ou il le faut, avec un son qui oscille entre le blues de Chicago et la sophistication britannique. Sa carrière solo dans les années 70, ou il allait développer un style très personnel influencé par Jimi Hendrix, montrerait au monde ce dont il était capable quand on lui donnait plus d’espace.
B.J. Wilson a la batterie est une autre révélation de l’album. Souvent considéré comme l’un des meilleurs batteurs du rock britannique de l’époque, Wilson joue avec une finesse et une créativité rythmique qui donnent a chaque chanson une dimension supplémentaire. Il n’est jamais dans une position de simple support : il contribue, il dialogue, il invente.
La chanson The Devil Came from Kansas montre une face plus directe et plus rock du groupe, avec une énergie qui contrebalance la mélancolie atmosphérique du reste de l’album. Boredom, composée par Chris Copping qui allait rejoindre le groupe peu après, est une méditation ironique sur l’ennui existentiel que peu de groupes rock de l’époque auraient abordé avec autant d’humour et de distance.
Matthew Fisher quitterait le groupe peu après la sortie de l’album pour poursuivre une carrière solo. Son départ allait changer le son de Procol Harum de façon permanente, son orgue ayant été l’un des éléments les plus distinctifs de leur son. Mais il laissait derrière lui ce chef-d’oeuvre commun qui porte sa signature autant que celle de Brooker.
A Salty Dog est un album qui récompense l’écoute attentive. Il ne livre pas tous ses secrets immédiatement. Il faut l’écouter plusieurs fois, dans des états d’esprit différents, pour commencer a comprendre toute sa richesse. C’est le propre des grandes oeuvres : elles ont quelque chose a vous dire a chaque nouvelle rencontre, quelque chose de différent selon ce que vous apportez vous-même. Ce disque est un vieux marin qui a des histoires a raconter. Il suffit de s’asseoir en face de lui et d’écouter.
Il est interessant de noter qu’A Salty Dog sortit la meme annee qu’Abbey Road des Beatles et Let It Bleed des Rolling Stones. Dans ce pantheon de 1969, album apres album qui allait redefir ce que le rock pouvait accomplir, l’album de Procol Harum occupe une position particuliere : moins connu que ses voisins chronologiques, mais peut-etre plus singulier, plus difficile a classer, plus resistant a l’usure du temps.
Gary Brooker allait continuer de diriger Procol Harum jusqu’a sa dissolution en 1977 et sa reformation en 1991. Mais aucun des albums ulterieurs ne retrouva tout a fait la perfection sobre de ce disque. Il y a dans les premieres oeuvres une fulgurance, une liberte qui disparait quand l’artiste sait exactement ce qu’on attend de lui. Brooker et ses compagnons, en 1969, construisaient encore sans savoir quelle forme prendrait l’edifice. C’est cette incertitude creatrice, ce tatonnement visionnaire, qui donne a l’album son caractere immortel. Un vieux marin qui a tout vu et qui a encore des histoires a raconter : c’est Procol Harum, c’est A Salty Dog.
Plus de PROCOL HARUM
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration



