Sortie 1967

Procol Harum, album éponyme (1967) : bien au-delà de Whiter Shade of Pale

Il y a une ombre immense qui pèse sur Procol Harum, et cette ombre s’appelle A Whiter Shade of Pale. L’un des singles les plus vendus de 1967, l’un des morceaux les plus diffusés de toute l’histoire de la radio, un orgue Bach, une voix spectrale, des paroles incompréhensibles et une mélodie qui vous colle à la peau comme un fantôme. Mais derrière ce tube monolithique, il y avait un album entier, et cet album mérite qu’on en parle.

Pochette Procol Harum premier album 1967

L’orgue de Fisher, la voix de Brooker, les mots de Reid

Le trio magique de Procol Harum : Gary Brooker au piano et au chant, Matthew Fisher à l’orgue Hammond, et Keith Reid, parolier non musicien qui écrivait les textes sans jamais monter sur scène. Cette configuration est unique dans le rock. Reid fournit des poèmes baroques, surréalistes, peuplés de références littéraires et d’images hallucinatoires. Brooker les met en musique avec un sens mélodique exceptionnel, puisant autant dans le blues que dans Bach. Fisher habille le tout de son orgue majestueux, créant ce son unique, entre la cathédrale et le bar de blues.

Je ne comprends pas toujours les paroles de Keith. Mais je sais exactement quelle mélodie elles appellent. C’est un mystère qui fonctionne.

L’album contient A Whiter Shade of Pale dans sa version américaine seulement, ce qui crée une confusion discographique typique des années 60. En Grande-Bretagne, le single n’est pas sur l’album. Les Britanniques ont donc découvert un disque différent, sans son morceau le plus célèbre, ce qui est peut-être un avantage : on écoute le reste sans être hypnotisé par le single.

Un album de rock baroque et littéraire

Conquistador, qui deviendra un hit en version live en 1972, est un morceau d’une grandeur mélancolique sur la chute d’un conquérant espagnol. Something Following Me est un blues rock paranoïaque avec un riff d’orgue menaçant. She Wandered Through the Garden Fence est une comptine psychédélique d’une étrangeté charmante. Cerdes (Outside the Gates of) est une pièce instrumentale qui montre la maîtrise technique du groupe.

Fun fact littéraire : le nom Procol Harum viendrait d’un chat siamois dont le pédigrée portait ce nom, latinisation approximative de « au-delà de ces choses ». D’autres disent que c’est un latin de cuisine inventé par Reid. La vérité importe peu. Ce qui compte, c’est que le nom sonne exactement comme la musique : étrange, ancien, mystérieux, entre le sacré et le profane.

Le groupe qui a mis Bach dans le rock

L’influence de Procol Harum est à la fois immense et invisible. L’idée d’intégrer des structures classiques, des progressions d’accords baroques et une ambiance de cathédrale dans le rock’n’roll, c’est eux. Avant les Moody Blues et leur orchestre symphonique, avant le rock progressif, il y avait Procol Harum et son orgue Hammond qui jouait du Bach sans complexe. Gary Brooker, pianiste de formation classique passé par le R&B, était le pont naturel entre ces deux mondes.

Le groupe souffrait d’un problème récurrent de stabilité. Le line-up changeait constamment, les guitaristes défilaient. Sur ce premier album, c’est Ray Royer à la guitare et Dave Knights à la basse, mais ils seront remplacés avant même la fin de l’année. Seuls Brooker et Reid resteront constants tout au long de l’aventure.

Gary Brooker est mort en février 2022, à 76 ans. Matthew Fisher, après des décennies de silence, a gagné un procès retentissant en 2009 pour être reconnu co-auteur de A Whiter Shade of Pale, l’orgue étant jugé partie intégrante de la composition. L’album éponyme, lui, continue de résonner comme un édifice sonore d’une beauté austère et envoûtante. Un peu comme une cathédrale : on n’a pas besoin de comprendre l’architecture pour être saisi par la majesté de l’ensemble.

La note des passionnés

4,0 /5

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Procol Harum