Sortie 1968
Artiste The NICE

Keith Emerson a vingt-trois ans en 1968. Il n’a pas encore rencontré Greg Lake ni Carl Palmer, et Emerson, Lake and Palmer n’est qu’un projet dans sa tête enfiévrée de pianiste rock qui voudrait que les frontières entre musique classique et rock électrique n’existent pas. Avec The Nice, son groupe avant l’ELP, il va passer les deux ans suivants à démontrer que ces frontières sont purement conventionnelles et qu’un clavier Hammond peut sonner comme un orchestre de chambre s’il est joué avec la bonne technique et la bonne audace. « Ars Longa Vita Brevis », le deuxième album du groupe sorti en 1968, est la preuve magistrale de cette thèse.

The Nice est né d’une rencontre improbable : Emerson était le claviériste de P.P. Arnold, la chanteuse soul américaine qui avait quitté les Ike & Tina Turner Revue pour faire carrière en Grande-Bretagne. Lee Jackson (basse et voix), Brian Davison (batterie) et David O’List (guitare) formaient son backing band. Quand P.P. Arnold décide de se produire en solo, les quatre musiciens de son groupe décident de continuer ensemble. La formation The Nice est née, et elle ira beaucoup plus loin que ce que quiconque imaginait au départ.

Le titre de l’album, « Ars Longa Vita Brevis » (L’art est long, la vie est brève, aphorisme attribué à Hippocrate), annonce clairement les intentions du groupe : ils se situent dans la grande tradition de la musique occidentale, ils prennent le rock au sérieux comme forme d’art, et ils ne feront aucune concession à la facilité commerciale. La pièce centrale de l’album est une suite en quatre mouvements qui reprend ce titre, une composition d’Emerson qui tisse ensemble des thèmes originaux avec des citations de Bach et d’autres compositeurs baroques. C’est du rock progressif au sens le plus littéral et le plus ambitieux.

« America », adaptation de la chanson de Bernstein et Sondheim tirée de « West Side Story », est le moment le plus célèbre et le plus controversé de l’album. Emerson reprend le thème classique et le fait exploser dans une version de six minutes où le Hammond crache des riffs blues, où Davison casse son kit de batterie en trente secondes de jeu frénétique, et où la tension politique est palpable : la chanson parle de l’Amérique vue de l’extérieur, de ses contradictions, de ses rêves brisés. Leonard Bernstein, le compositeur de « West Side Story », a explicitement désavoué la version et interdit au groupe de jouer la chanson. Ce qui, bien entendu, n’a fait qu’augmenter son aura underground.

Keith Emerson joue du Hammond comme personne ne l’avait jamais joué avant lui. Il poignarde les touches avec ses couteaux (oui, des couteaux, plantés dans les touches pour créer des feedbacks de sustain), il soulève son instrument avec ses bras pour créer des effets de modulation manuelle, il utilise le clavier comme un instrument de percussion autant que comme un instrument de mélodie. Son modèle est Jimmy Smith, le grand jazzman du Hammond, mais sa façon de jouer appartient entièrement à la scène rock : il joue fort, il joue vite, il joue dangereux.

« She Belongs to Me » de Bob Dylan est transformée en une aventure sonore qui n’aurait plus grand rapport avec l’original si elle n’en gardait la mélodie sous-jacente. Cette capacité à s’approprier du matériau extérieur et à le fondre dans le style unique du groupe est une des grandes qualités de The Nice. Ils ne reprennent pas, ils transmutent. La différence est immense. La version de Sibelius qui arrive dans la suite centrale de l’album en est un autre exemple fascinant : l' »Intermezzo de la Suite Karelia » devient un manifeste rock sans perdre sa dignité classique.

Sur scène, The Nice était une expérience visuelle et sonore unique. Emerson brûlait des drapeaux américains en signe de protestation contre la guerre du Vietnam, ce qui lui valut d’être interdit de passage dans plusieurs pays. Le groupe se faisait payer en billets de banque qu’il brûlait ensuite sur scène pour dénoncer le capitalisme. Ces provocations situationnistes allaient de pair avec la musique la plus sérieuse et la plus complexe du circuit rock britannique de l’époque. Punk et prog dans le même corps, dix ans avant que ces deux esthétiques se définissent.

David O’List partira peu après l’enregistrement de cet album, laissant The Nice fonctionner en trio pour son apogée. C’est en trio qu’Emerson, Jackson et Davison enregistreront « The Nice » (1969) et « Five Bridges » (1970), avant qu’Emerson décide de monter en grade et de former ELP avec la crème du rock progressif britannique. « Ars Longa Vita Brevis » reste la trace de ce moment charnière où Keith Emerson cherchait encore sa voie entre jazz, rock et classique, et où cette recherche elle-même était la musique la plus excitante du moment.

Fun fact : lors d’un concert à l’Albert Hall de Londres en 1968, Keith Emerson a joué « America » avec un couteau planté dans les touches du Hammond pendant cinq minutes, créant un feedback continu sur une seule note. Le son était tellement fort que plusieurs membres du public de première rangée ont dû quitter la salle. L’organisateur du concert a reçu des plaintes écrites des voisins de l’Albert Hall qui avaient entendu le concert depuis leur appartement à 300 mètres. C’était le premier vrai concert de rock « noise » de l’histoire britannique, dix ans avant Throbbing Gristle.

Sur X : @ELPOfficial

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Ars Longa Vita Brevis