Volume One, Soft Machine (1968) : Canterbury s’envole pour New York
Décembre 1968. Les Soft Machine débarquent sur les bacs américains avec un album enregistré à New York au printemps de la même année, mais qui sonne comme rien d’autre que l’Angleterre, et plus précisément comme ce coin de Kent, Canterbury, d’où venait la scène la plus intellectuelle, la plus avant-gardiste, la plus insaisissable du rock britannique. Robert Wyatt à la batterie et au chant, Kevin Ayers à la basse et au chant, Mike Ratledge à l’orgue et Daevid Allen à la guitare : quatre personnalités radicalement différentes, quatre visions du monde incompatibles, et pourtant un premier album qui constitue l’un des objets les plus fascinants de toute l’année 1968.
Il faut préciser que Daevid Allen n’est pas sur l’album. Refoulé à la frontière britannique à cause de problèmes de visa lors du retour de la tournée américaine avec Jimi Hendrix, il ne peut pas rentrer en Angleterre et ne peut donc pas participer aux sessions new-yorkaises. Volume One est donc un album de trio, avec Wyatt, Ayers et Ratledge, produit par Tom Wilson, le même homme qui avait produit Dylan et le Velvet Underground. Ce détail n’est pas anodin : Wilson comprend instinctivement ce que font les Soft Machine, cette musique qui refuse de choisir entre pop et avant-garde, entre humour et sérieux.
Les treize morceaux de Volume One, dont certains font moins d’une minute, composent une suite kaléidoscopique de vignettes musicales. Joy of a Toy, Hope for Happiness, Why Am I So Short : les titres eux-mêmes sont des petits poèmes absurdes. La musique mélange jazz, rock psychédélique, humour anglais et expérimentation sonore dans une synthèse qui ne ressemble à rien d’autre. Kevin Ayers apporte une légèreté pop teintée de mélancolie, Wyatt une profondeur émotionnelle brute, Ratledge une intellectualité abrasive.
L’album sort sur le label Probe aux États-Unis, et n’est disponible en Grande-Bretagne que bien plus tard. C’est une situation paradoxale pour un groupe si profondément anglais : être mieux distribué en Amérique qu’en Angleterre. Mais ce paradoxe dit quelque chose d’essentiel sur la nature des Soft Machine, un groupe qui n’a jamais vraiment appartenu à son époque ni à son pays.
L’héritage de Volume One est considérable dans l’histoire de la musique progressive et du jazz-rock. Cet album a posé les fondations de la scène de Canterbury, une famille musicale qui a produit Caravan, Hatfield and the North, National Health et bien d’autres. Il a également démontré que la musique de chambre et le rock pouvaient se rencontrer sur un terrain commun, ouvrant la voie à des décennies d’expérimentation. Pour les amateurs de musique aventureuse, Volume One reste un disque fondateur, un objet d’une liberté et d’une intelligence rares.
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