Whatevershebringswesing
par Kevin AYERS
Kevin Ayers. Cambridge, Angleterre, 1971. L’un des fondateurs de Soft Machine, ce groupe dont l’histoire est indissociable de la revolution rock britannique de la fin des annees 1960, publie son troisieme album solo en deux ans. Kevin Ayers est un personnage unique dans le paysage musical britannique : un chanteur basse-baryton a la voix profonde et nonchalante, un compositeur excentrique et poetique, un homme qui prefere les iles mediterraneennes et les bistros parisiens aux cameras de la television et aux studios londons. Sa musique est a son image : ensoleilee, enigmatique, legere en surface et profonde dans ses racines.
Ayers est ne a Herne Bay dans le Kent en 1944. Il a grandi en partie en Malaisie ou son pere etait fonctionnaire colonial. Cette enfance partiellement tropicale a imprégné son imagination d’une douceur et d’une fantaisie que la grisaille anglaise n’a jamais completement etouffee. Quand il fonde Soft Machine avec Robert Wyatt, Mike Ratledge et Daevid Allen en 1966, il apporte cette qualite de reve eveille mediterraneen au jazz-rock experimental du groupe.
« Whatevershebringswesing » est un titre typiquement ayersien : impossible a chanter sans sourire, enigmatique et pourtant immediat. L’album qui le porte est lui aussi entre deux mondes : assez accessible pour trouver un public plus large que la scene avant-garde, assez original pour ne jamais ressembler a autre chose qu’a Kevin Ayers. C’est ce couloir etroit entre la lisibilite et la singularite que les grands artistes savent trouver et habiter.
Lol Coxhill, saxophoniste free jazz britannique, joue sur plusieurs morceaux avec une liberte et une fantaisie qui correspondent parfaitement a l’univers d’Ayers. Ses interventions au saxophone soprano sont breves mais memorables, des eclats de couleur sonore qui illuminent les arrangements sans jamais les alourdir. Coxhill est l’un des musiciens les plus originaux de la scene britannique underground et sa presence sur cet album est un privilege.
David Bedford, compositeur et arrangeur de formation classique qui allait plus tard travailler avec Mike Oldfield sur « Tubular Bells », contribue des arrangements de cordes et de claviers d’une elegance discrete. Sa comprehension de la musique classique europeenne enrichit les compositions d’Ayers sans les academiser. Les cordes ne sont pas plaquees sur les chansons comme un vernis respectabilisant. Elles font partie de la texture musicale organique.
« Margaret » est la chanson la plus immediatement accessible de l’album, une ballade folk simple et belle avec une melodie qui reste en tete longtemps. Ayers la chante avec cette nonchalance affectee qui est sa marque de fabrique, comme si la perfection se produisait sans effort, comme si les bonnes chansons venaient naturellement a ceux qui ont la patience de les attendre. Ce n’est evidemment pas le cas, mais l’illusion est parfaite.
« Stranger in Blue Suede Shoes » est plus energique, avec un riff de guitare electrique accrocheur et un arrangement qui mixe le rock et la musique de fete foraine dans une combinaison qui ne surprend que ceux qui ne connaissent pas encore Ayers. Son gout pour le grotesque tendre, pour l’humour qui cache une profondeur, pour la forme pop au service d’un contenu decale, est deja pleinement developpe sur ce troisieme album.
Harvest Records, filiale experimentale d’EMI qui distribuait aussi Pink Floyd et Mike Oldfield, etait le foyer parfait pour un artiste comme Ayers. Le label avait compris que certaines musiques ne pouvaient pas etre categorisees dans les formats commerciaux ordinaires et que c’etait precisement cette resistance aux categories qui les rendait precieuses. Ayers y avait une liberte totale de creer ce qu’il voulait.
Kevin Ayers n’a jamais vraiment cherche la grande fame. Il a prefere vivre bien, voyager beaucoup, aimer profondement, et composer de temps en temps des chansons qui disent quelque chose d’essentiel sur la beaute improbable de l’existence. Sa discographie est un voyage dans une vision du monde singuliere et precieuse. « Whatevershebringswesing » en est l’un des moments les plus accomplis.
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