Sortie 1970

En 1967, Daevid Allen revint de France ou il était en tournée avec Soft Machine pour trouver qu’on lui refusait l’entrée sur le territoire britannique : son visa d’artiste australien avait expiré. Cette exclusion involontaire allait changer le cours de sa vie et, par ricochet, le cours de l’histoire du rock progressif européen. Allen resta en France, s’installa a Paris, et commença a construire quelque chose de nouveau.

Ce quelque chose de nouveau, c’était d’abord Gong, ce collectif musical psychédélique qui allait devenir l’une des formations les plus originales et les plus durables de la scène rock expérimentale européenne. Mais c’était aussi une oeuvre solo qui commençait a prendre forme, une vision musicale personnelle qui n’entrait pas entièrement dans le cadre de Gong. Banana Moon, sorti en 1970, est la première grande expression de cette vision solo.

Daevid Allen était né a Melbourne en 1938. Il avait rencontré l’avant-garde littéraire a Paris dans les années 50 (il fut brièvement impliqué avec le cercle de William Burroughs), puis s’était retrouvé a Canterbury en Angleterre au début des années 60, ou il avait cofondé The Wilde Flowers, le groupe matriciel dont allaient émerger Soft Machine et Caravan. Sa trajectoire était celle d’un artiste total, a l’intersection de la littérature d’avant-garde, de l’art visuel et de la musique expérimentale.

Banana Moon est un album de campement, si on peut dire : on y entend un artiste qui se construit un espace a lui, qui établit les coordonnées de son propre univers musical. La voix de Allen, parlée autant que chantée, est au centre, avec cette façon de déclamer qui doit autant a la poésie beatnik qu’au music hall australien. Les guitares glissantes, les textures de synthétiseur, les drones répétitifs : tout cela crée une atmosphère de rêve éveillé qui est immédiatement reconnaissable comme du Daevid Allen.

Steve Hillage, qui allait devenir l’un des guitaristes les plus importants du rock progressif britannique avec le groupe Gong puis en solo, apparait sur cet album comme jeune musicien talentueux qui n’avait pas encore tout a fait trouvé sa voix. Sa participation a Banana Moon montre le rôle de Daevid Allen comme passeur, comme figure tutélaire qui aidait les jeunes musiciens a trouver leur direction.

Les paroles de Banana Moon sont un voyage dans l’univers de la « Radio Gnome Invisible », cet espace imaginaire que Allen développait en parallèle avec Gong : des fées de l’espace, des radio-gnomes, un univers psychédélique peuplé de figures mythologiques personnelles qui avaient leur propre logique interne. Pour ceux qui n’étaient pas initiés, cela pouvait sembler arbitraire. Pour ceux qui entraient dans cet univers, c’était fascinant, cohérent a sa façon, habité d’une vérité poétique qui transcendait le non-sens apparent.

L’album a été enregistré en grande partie a Paris avec des musiciens de la scène expérimentale française de l’époque. Cette géographie a son importance : Allen n’était pas simplement un musicien britannique exilé, il était devenu un artiste parisien qui portait avec lui l’influence de la tradition française d’avant-garde artistique. Cette double appartenance, anglophone dans la langue mais européen continental dans l’esthétique, donnait a son travail une dimension interculturelle rare.

Daevid Allen allait continuer de créer jusqu’a la fin de sa vie en 2015, laissant une oeuvre abondante et cohérente qui s’étend sur plus de cinquante ans. Gong se reforma plusieurs fois, avec des lineups différents mais avec Allen comme fil conducteur. Ses albums solo formèrent un corpus parallèle qui explorait des territoires moins grand-publics mais souvent plus profonds.

Sur X : @daevid_allen

Banana Moon n’est pas pour toutes les oreilles. C’est un album exigeant qui demande une disposition particulière, une volonté d’abandonner les repères habituels et de se laisser porter par une logique qui n’est pas celle de la pop ou du rock conventionnel. Mais pour ceux qui font ce pas, c’est une des expériences musicales les plus singulières et les plus inoubliables que les années 70 aient produites.

La trajectoire de Daevid Allen depuis Melbourne jusqu’a Paris en passant par Canterbury est l’une des plus interessantes de toute la contre-culture musicale anglophone des annees 60 et 70. Il avait rencontre William Burroughs a Paris, frequente les cercles beatniks de la rive gauche, puis debarque en Angleterre ou il avait participe a la naissance de ce qui allait devenir la scene de Canterbury. Chaque etape de ce voyage avait laisse une trace dans sa musique.

Gong, le collectif musical qu’il fondait en parallele de ses projets solos, allait connaitre une evolution fascinante : de la communaute de Deya a Majorque aux grandes salles de concert europeennes, du psych rock le plus experimental au jazz fusion le plus sophistique. Banana Moon est le document du moment ou toutes ces influences s’organisaient encore, cherchaient leur equilibre, n’avaient pas encore trouve la forme definitive qu’elles allaient prendre. C’est pourquoi cet album est si riche : on y entend quelque chose en train de se constituer.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Banana Moon