Il existe dans l’histoire du rock progressif britannique des oeuvres qui ne ressemblent a rien d’autre, des objets sonores a part entiere qui defient les categorisations et repoussent les frontieres de ce qu’on croyait possible. Third de Soft Machine est de ces oeuvres-la. Sorti en 1970 sur CBS Records, ce double album marque le moment ou le groupe de Canterbury franchit definitivement le seuil qui separe le rock du jazz experimental, sans jamais choisir entre les deux et prouvant que ce choix n’avait de toute facon pas a etre fait.
Soft Machine est ne a Canterbury, dans le Kent anglais, dans ces annees 1966-1967 ou une communaute de musiciens, de poetes et d’artistes avait transforme cette ville universitaire en laboratoire de la nouvelle musique britannique. Robert Wyatt a la batterie et au chant, Hugh Hopper a la basse, Mike Ratledge aux claviers : un trio d’une cohesion intellectuelle et musicale rare, auquel s’ajoute pour cet album l’extraordinaire Elton Dean au saxophone alto, qui va devenir l’une des voix les plus reconnaissables du jazz britannique de cette periode.
Third se compose de quatre longues pieces, une par face de vinyle. Pas de chansons de trois minutes avec refrain et pont. Pas de structures pop conventionnelles. Chaque piece est un voyage en elle-meme, avec ses propres regles internes, ses propres temps et ses propres logiques harmoniques. C’est une musique qui demande quelque chose de l’auditeur : du temps, de l’attention, la volonte de se laisser emporter sans savoir d’avance ou on va arriver. Et c’est exactement pour ca qu’elle est si liberatrice.
‘Facelift’ ouvre le disque avec une energie collective qui tient a la fois du jazz free et du rock le plus rugueux. Les claviers de Ratledge, traites avec des effets qui n’existaient presque pas encore a l’epoque, creent des textures sonores d’une nouveaute absolue. Le saxophone de Dean repond, dialogue, s’echappe dans des directions inattendues. La basse de Hopper tient tout ca ensemble avec une fermete qui permet aux autres de prendre tous les risques sans que l’ensemble ne perde sa coherence.
‘Slightly All the Time’ est peut-etre la piece la plus accessible de l’album, ce qui ne veut pas dire qu’elle est simple. C’est une exploration de seize minutes qui montre comment Soft Machine peut construire une tension narrative sans recourir aux structures habituelles de la chanson rock. Le groupe joue comme des jazzmen qui auraient absorbe Hendrix et Coltrane en meme temps, trouvant un territoire a eux ou les deux traditions cessent d’etre contradictoires.
Robert Wyatt est le coeur emotionnel de ce groupe. Sa voix, quand elle apparait, apporte une humanite fragile qui contraste magnifiquement avec la sophistication technique des arrangements instrumentaux. Il a cette capacite rare de chanter l’incomprehensible avec une sincerite totale, de donner un visage humain a des musiques qui pourraient sembler abstraites et froides entre des mains moins sensibles. Wyatt est la raison pour laquelle on se souvient de Soft Machine avec une affection qui depasse la simple admiration intellectuelle.
L’influence de Third sur la musique qui a suivi est immense et souvent meconnue. Des groupes comme Weather Report ou Return to Forever ont pu entendre dans cet album ce que la fusion rock-jazz pouvait donner a son plus haut niveau d’ambition. Des formations rock progressives comme Yes ou Genesis ont aussi compris ce que Soft Machine avait ouvert comme possibilites harmoniques et structurelles. C’est un album qui a ouvert des portes que beaucoup ont ensuite empruntees sans toujours savoir qui les avait percees en premier.
La scene de Canterbury dont Soft Machine est l’embleme n’est pas une ecole avec des regles precises. C’est plutot un etat d’esprit : une curiosite intellectuelle insatiable, un refus des frontieres entre les genres, une croyance dans la possibilite de faire quelque chose de nouveau avec des sons deja entendus ailleurs. Third en est la demonstration la plus convaincante qui soit, l’album ou cet etat d’esprit trouve sa forme la plus aboutie.
Hugh Hopper, le bassiste, occupe sur cet album une place particulierement importante. Sa basse n’est pas seulement un instrument de soutien harmonique et rythmique : c’est une voix melodique a part entiere, capable d’improvisation et de dialogue avec les autres instruments. Sa facon de jouer a influence une generation entiere de bassistes qui voulaient plus que le simple maintien du tempo.
Aujourd’hui, Third est considere par les specialistes comme l’un des albums les plus importants de l’histoire du rock britannique. Un disque qui n’a pas cherche a plaire mais a dire quelque chose de nouveau, et qui a reussi les deux a la fois, avec les annees, en touchant les coeurs et les esprits de tous ceux qui ont pris le temps de lui accorder l’ecoute qu’il meritait.
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