Matching Mole
par MATCHING MOLE
Robert Wyatt, 1972. Il vient de quitter Soft Machine, le groupe de Canterbury qu’il avait co-fondé et dont il était le batteur et l’une des voix les plus distinctives. La séparation n’est pas entièrement volontaire : Wyatt se retrouve dans une position délicate dans un groupe dont les directions musicales s’éloignent de plus en plus de ce qui l’intéresse. Matching Mole est sa réponse, une nouvelle formation qui lui permet de continuer à explorer des territoires musicaux qui lui appartiennent en propre.
Le nom Matching Mole est une traduction littérale approximative de « Machine Molle », le nom français de Soft Machine. C’est une blague, mais une blague affectueuse qui dit que Wyatt n’est pas en rupture totale avec son passé mais plutot en train de le réinterpréter à sa façon. Il y a dans Matching Mole la même curiosité musicale, le même refus des conventions, mais avec une touche plus personnelle et parfois plus lyrique.
Dave Sinclair rejoint le groupe aux claviers. Sinclair vient de Caravan, un autre groupe central de la scène Canterbury, et son jeu d’orgue et de piano est une des couleurs essentielles du son de l’album. Sa façon de jouer est plus mélodie que celle d’autres musiciens de la scène progressive, avec un sens de la chanson populaire qui tempère les ambitions expérimentales du groupe.
« O Caroline » est la chanson la plus immédiatement accessible de l’album, une chanson d’amour simple et poignante que Wyatt chante avec une voix fragile et directe qui est l’une de ses grandes qualités. Cette voix, qui peut sembler vulnérable, porte une charge émotionnelle considérable précisément parce qu’elle ne cherche pas à impressionner. C’est la voix de quelqu’un qui dit ce qu’il ressent sans chercher à le transformer en performance.
Le reste de l’album est plus ambitieux et plus expérimental. Des compositions longues et structurées, des improvisations collectives, des arrangements qui n’obéissent à aucune règle préétablie. Le groupe explore les possibilités de la musique de chambre rock, cette zone entre le jazz et la musique contemporaine et le rock qui est le territoire naturel de la scène Canterbury.
Bill MacCormick à la basse joue avec une inventivité qui rappelle les grandes lignes de basse de l’école Canterbury, influencées par le jazz mais ancrées dans le rock. Phil Miller à la guitare est discret mais essentiel, un musicien de texture qui enrichit les arrangements sans jamais envahir l’espace des autres instruments.
La scène de Canterbury est un phénomène musical unique, géographiquement localisé dans le Kent anglais mais musicalement universel dans ses influences et ses ambitions. Soft Machine, Caravan, Hatfield and the North, National Health, Matching Mole : ces groupes partagent une approche de la composition et de l’improvisation qui emprunte au jazz européen, à la musique classique contemporaine et au rock psychédélique, créant quelque chose qui n’existait nulle part ailleurs.
En juillet 1973, Robert Wyatt tombe d’une fenêtre lors d’une fête et se retrouve paralysé des membres inférieurs. Matching Mole venait de publier un deuxième album et le groupe s’était séparé peu avant l’accident. Wyatt poursuit sa carrière musicale en solo, adaptant sa façon de jouer à sa nouvelle situation physique. Il continuera à enregistrer des albums remarquables pendant des décennies, sa voix et son esprit musical intacts.
Le premier album de Matching Mole reste un document essentiel de la scène Canterbury, une musique qui n’appartient à aucune catégorie facile et qui récompense ceux qui lui accordent le temps et l’attention qu’elle mérite. Wyatt y est déjà pleinement lui-même : inclassable, émouvant, surprenant, et profondément sincère dans chaque note.
La scene Canterbury produit une musique qui ne cherche pas à être commerciale et qui, paradoxalement, a trouvé un public international qui l’a gardée vivante pendant cinquante ans. Les enregistrements de Soft Machine, Caravan, Matching Mole et leurs contemporains sont régulièrement réédités et redécouverts par de nouveaux auditeurs que la complexité de la musique attire plutôt que ne rebute. Il y a dans cette musique une invitation à l’exploration, un sentiment que chaque écoute révèle quelque chose qu’on n’avait pas entendu la fois précédente.
Robert Wyatt lui-même a toujours été humble à propos de sa propre place dans cette histoire. Il parle de ses disques comme d’artefacts imparfaits d’un moment de vie, pas comme d’oeuvres immortelles. Cette modestie est peut-être ce qui les rend si attachants. On entend un homme qui fait de son mieux avec ce qu’il a, et ce mieux est souvent remarquable.
Matching Mole ne produit que deux albums avant que Robert Wyatt ne mette fin au projet suite à son accident en 1973. Ces deux disques sont tout ce qui reste d’une formation qui avait toutes les qualités pour aller plus loin. Mais cette brièveté a une beauté propre : deux albums complets, deux declarations d’un musicien au sommet de ses capacités créatives, sans les compromis qui viennent souvent avec la durée et le succès commercial.
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