Sortie 1968
Artiste CARAVAN

Caravan, Caravan (1968) : les jardins enchantés de Canterbury

Il existe en Angleterre une ville qui a donné son nom à l’un des courants les plus singuliers du rock progressif naissant : Canterbury. Cette petite cité du Kent, connue pour sa cathédrale gothique et ses pèlerins depuis Chaucer, a engendré au milieu des années 1960 une communauté de musiciens aussi doués qu’excentriques, aussi influencés par le jazz que par la psychédélie, aussi friands de fantaisie anglaise que d’expérimentation formelle. Du groupe matriciel The Wilde Flowers, dont sont aussi issus Robert Wyatt et Kevin Ayers du futur Soft Machine, est né Caravan en 1968 : Pye Hastings à la guitare et au chant, Dave Sinclair aux claviers, son cousin Richard Sinclair à la basse et au chant, Richard Coughlan à la batterie. Quatre garçons dans le vent de l’histoire qui enregistrent un premier album d’une fraîcheur absolument inoubliable.

Pochette de l'album Caravan, Caravan, 1968

Psychédélie anglaise et jazz de chambre

Enregistré à la fin de l’année 1968 et publié en janvier 1969 au Royaume-Uni (et mars 1969 aux États-Unis) sur le label Verve Forecast, l’album éponyme de Caravan porte encore les marques d’une époque de transition : on y entend la psychédélie pop de 1967 fusionner avec des harmonies vocales raffinées, des arrangements de claviers qui doivent autant au jazz qu’au rock, et une sensibilité mélodique typiquement britannique, douce, légèrement ironique, jamais tout à fait sérieuse et pourtant jamais frivole. « Place of My Own » est la pièce maîtresse de ce premier opus, un single d’une grâce folle avec son orgue lumineux et ses contrechants qui s’entremêlent comme des voix dans une chorale de campagne. Le titre sera d’ailleurs joué sur la scène du Beat Club allemand en 1969, dans une prestation télévisée qui donne à voir quatre garçons visiblement ravis d’être là, jouant avec une précision et une légèreté confondantes.

Ce qui distingue Caravan des autres formations de la scène psychédélique britannique, c’est une forme de nonchalance aristocratique, un humour sous-jacent, une tendance à ne jamais se prendre trop au sérieux tout en proposant une musique d’une réelle sophistication harmonique. Dave Sinclair, aux claviers, est un coloriste d’exception qui trouvera toute son ampleur sur les albums suivants, notamment le chef-d’oeuvre In the Land of Grey and Pink (1971). Mais dès ce premier disque, ses nappes d’orgue dessinent des paysages sonores d’une beauté particulière, entre brume matinale et soleil d’après-midi. Richard Sinclair, à la basse et au chant, apporte une voix chaude et légèrement enrouée qui ancre le tout dans une réalité humaine bienveillante.

« Caravan représentait la face la plus accessible et la plus humaine de la scène Canterbury, celle qui savait sourire sans perdre sa profondeur. » (Prog Archives, à propos de l’oeuvre du groupe)

La scène de Canterbury dans laquelle Caravan évolue est un laboratoire unique dans l’histoire du rock britannique. Pendant que Londres est le centre de la mode, de la pop et du swinging sixties, Canterbury cultive sa différence, ses bizarreries, ses intérêts pour la improvisation jazz, les structures complexes et un sens de l’humour typiquement anglais hérité de Lewis Carroll autant que de Charlie Parker. Le premier concert de Caravan a eu lieu le 6 avril 1968 au Beehive Club de Canterbury, une salle aujourd’hui disparue mais qui représente à elle seule tout un monde. Ces quatre garçons qui jouent devant quelques dizaines de personnes ignorent qu’ils posent les fondations d’une oeuvre qui sera encore écoutée et célébrée un demi-siècle plus tard.

L’album éponyme de Caravan est, avec les premiers travaux de Soft Machine publiés la même année, la pierre angulaire de ce qu’on appellera la Canterbury Scene : un mouvement sans manifeste, sans chef de file désigné, mais avec une identité sonore immédiatement reconnaissable. Des générations de musiciens de jazz-rock, de prog et même d’indie britannique se réclameront de cet héritage. Caravan prouve qu’en 1968, pendant que le monde s’embrasait, on pouvait aussi faire une musique qui ressemblait à une promenade dans un jardin anglais sous la pluie fine, et que c’était, à sa manière, aussi révolutionnaire que tout le reste.

La note des passionnés

4,0 /5

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