Joy of a Toy, Kevin Ayers (1969) : la douce folie d’un Anglais en Ibiza

Imaginez un homme qui abandonne l’un des groupes les plus avant-gardistes de sa generation, prend un sac, monte dans un avion, et va s’installer a Ibiza. Pas pour faire la fete, mais pour pecher, bronzer, et ecrire des chansons dans un appartement baigne de lumiere mediterraneenne. Cet homme, c’est Kevin Ayers. Membre fondateur de Soft Machine, l’une des formations les plus importantes du rock experimental britannique, Ayers quitte l’aventure en 1968, epuise par la vie de tournee, incapable de supporter plus longtemps la pression des attentes artistiques et commerciales. Il a vingt-quatre ans, une voix de baryton somptueuse, un sens de la melodie infaillible, et une indifference totale aux conventions du show-business. Ce melange va produire Joy of a Toy, son premier album solo, sorti en novembre 1969 sur le tout nouveau label Harvest Records d’EMI. Un disque aussi singulier, aussi inclassable, aussi irremplacable que son auteur.

Joy of a Toy est produit par Peter Jenner, l’homme qui avait ete le premier manager de Pink Floyd et qui produira plus tard Nick Drake. Jenner comprend immediatement que Kevin Ayers n’est pas un artiste ordinaire et qu’il faut lui laisser une liberte maximale. Les musiciens qui l’accompagnent sont pour la plupart issus de Soft Machine : Robert Wyatt a la batterie, Mike Ratledge aux claviers, Hugh Hopper a la basse. Daevid Allen, futur fondateur de Gong et ami de toujours d’Ayers, apparait sur une piste. Ensemble, ils creent un son qui n’appartient a aucune categorie etablie, quelque part entre la pop baroque anglaise, la psychedelie progressive et la chanson surreelle de bord de plage. C’est la Canterbury School dans sa forme la plus pure et la plus seduisante.

La Canterbury school en format bain de soleil

« Lady Rachel » est la piece maitresse de l’album et l’une des plus belles chansons du rock anglais de cette periode. Une valse lente et romanesque, avec une ligne de basse sensuelle et une melodie vocale d’Ayers qui monte et descend comme une vague de Mediterranee. La chanson irradie une melancolie amoureuse particuliere, ce melange de desir et d’acceptation sereine qui caracterise les amours d’ete. « Song for Insane Times » ouvre l’album avec un piano ragtime qui deraille progressivement vers quelque chose de beaucoup plus sombre et plus complexe. « Eleanor’s Cake (Which Ate Her) » est un conte de fees psychedelique dont Lewis Carroll ne se serait pas renie. « Girl on a Swing » navigue entre la ballade pop et le cauchemar doux. Chaque chanson est un univers en miniature qu’on quitte a regret quand les trois ou quatre minutes s’achevent.

Ce qui rend Joy of a Toy si precieux, c’est son refus absolu de la pretention. Ayers aurait pu se lancer dans le rock progressif conceptuel, ecrire des suites symphoniques a la Yes ou des epopees spatiales a la Pink Floyd. Il choisit au contraire la simplicite apparente, la chanson courte et directe, le plaisir immediat. Mais derriere cette simplicite se cachent des arrangements subtils, des harmonies vocales inattendues, des tournures harmoniques qui revelent une sophistication musicale reelle. C’est la marque des plus grands : faire paraitre facile ce qui est difficile, donner l’impression de la spontaneite a ce qui est soigneusement construit.

Ayers ne sera jamais une star grand public. Il le sait, il l’accepte, il s’en fiche. Sa carriere sera celle d’un artiste culte, venere par ceux qui l’ont decouvert et ignore par le grand nombre. Il fera de magnifiques albums tout au long des annees 70, collaborera avec Brian Eno, John Cale et Nico sur le celebre album live « June 1, 1974 ». Il finira ses jours dans sa maison de Montolieu, dans l’Aude, en France, pays qu’il avait adopte comme second lieu de residence, conservant jusqu’au bout ce sourire leger, cette posture de dandy desabuse qui fait ce qu’il veut parce que c’est la seule facon de faire quelque chose qui vaille la peine.

Joy of a Toy est l’album de quelqu’un qui n’a rien a prouver et tout a partager. Une musique qui refuse les compromis et les urgences, une musique pour les apres-midi ensoleilles et les veillees tranquilles, pour les amoureux et les esprits libres. Dans l’Angleterre grise et froide de 1969, c’est un rayon de soleil de Mediterranee, une bouffee d’air iode et de liberte douce. Un chef-d’oeuvre discret et inoubliable, a decouvrir ou a redecouvrir sans moderation.

La place de Kevin Ayers dans l’histoire de la musique britannique est singuliere et difficile a definir avec precision. Il n’est ni une etoile filante ni un pionnier oublie au sens classique du terme. Il est quelque chose de plus subtil : un artiste dont l’influence se mesure moins en termes de ventes et de classements qu’en termes d’inspiration et de permission. Apres lui, il est devenu plus facile d’etre etrange, de melanger les genres sans complexe, de mettre de l’humour la ou les autres mettent de la gravite. Brian Eno, Robert Wyatt, Kevin Ayers lui-meme dans ses incarnations successives : tous ont contribue a definir un espace de liberte artistique dans le rock britannique que les decennies suivantes allaient peupler de talents extraordinaires. Joy of a Toy est la premiere et la plus pure expression de cet espace de liberte.

« Kevin Ayers avait la voix la plus belle de sa generation et la carriere la plus nonchalante. Joy of a Toy est la preuve que la nonchalance peut etre une forme de perfection. » (Mojo Magazine)

— Discographie —

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