S.F. Sorrow, The Pretty Things (1968) : le premier opéra rock de l’histoire, oublié, pillé, magnifique
Il est des injustices que l’histoire musicale ne peut pas réparer, seulement documenter. S.F. Sorrow des Pretty Things en est l’exemple le plus criant, le plus douloureux, le plus révoltant. Sorti en décembre 1968 en Grande-Bretagne, cet album est unanimement reconnu aujourd’hui comme le premier opéra rock de l’histoire du rock, précédant de six mois Tommy des Who, sorti en mai 1969. Et pourtant, dans la mémoire collective du rock, ce sont les Who qui ont eu tous les honneurs, tout l’argent et toute la gloire, tandis que les Pretty Things, groupe de R&B londonien souvent méprisé par la critique, ont sombré dans un oubli injuste et durable.
Sebastian F. Sorrow, l’homme le plus seul du monde
L’album raconte l’histoire de Sebastian F. Sorrow, personnage fictif dont la vie entière est une suite de catastrophes, de pertes et d’espoirs déçus. De sa naissance, il suit son père jusqu’à l’usine baptisée ironiquement The Misery Factory. Il tombe amoureux d’une jeune femme, la perd, part à la guerre, survit, émigre, et voit sa bien-aimée mourir dans le crash d’un dirigeable. Il sombre dans la solitude absolue, la méfiance totale envers l’humanité, et finit par comprendre qu’il mourra seul, le plus solitaire des hommes sur terre. L’opéra se termine sur une note de désolation totale, de désillusion définitive. C’est une vision tragique de la condition humaine, enveloppée dans une musique psychédélique d’une richesse et d’une inventivité remarquables.
L’enregistrement fut réalisé entre décembre 1967 et septembre 1968 aux légendaires studios d’Abbey Road, avec Norman Smith et Wally Allen à la production. Les instruments utilisés incluent la sitar, le Mellotron, la flûte, le dulcimer et une pléiade d’effets sonores qui participent à la construction de ce monde onirique et mélancolique. Les Pretty Things, groupe formé en 1963 par Phil May et Dick Taylor (qui avait failli être le bassiste des Rolling Stones), étaient en 1968 à un sommet de leur art créatif. May, le charismatique chanteur, était le principal architecte de la vision narrative, Taylor le compositeur principal.
L’anecdote sur Pete Townshend est trop belle pour ne pas être racontée. Quand les Pretty Things jouèrent S.F. Sorrow en intégralité au Royal Albert Hall en 1998, trente ans après sa création, Phil May reçut une lettre de Townshend. Le guitariste des Who y déclarait ne jamais avoir entendu S.F. Sorrow avant la création de Tommy et menaçait d’intenter une action en justice si les Pretty Things continuaient à prétendre que son album avait inspiré le leur. Une lettre qui dit tout sur l’arrogance des uns et la fragilité des autres dans la jungle du music business.
« S.F. Sorrow a été enregistré chez les mêmes ingénieurs du son qui travaillaient avec les Beatles. Nous étions dans les salles d’Abbey Road au même moment. Et pourtant, personne ne nous a aidés à vendre le disque. » (Phil May, chanteur des Pretty Things, interview 1998)
La première représentation scénique de l’album fut proprement surréaliste pour l’époque : le groupe mima l’opéra entier sur des bandes préenregistrées, avec peintures corporelles et jeu de mime complet, une approche qui était considérée comme extraordinairement avant-gardiste en 1968. Mais l’album ne fut pas commercialisé aux États-Unis au moment de sa sortie, ce qui le priva du marché le plus important pour son genre. Les Pretty Things ne jouèrent S.F. Sorrow comme une pièce complète qu’en 1998, soit trente ans après sa création, lors d’un concert à Abbey Road qui fut finalement enregistré et publié.
L’héritage de S.F. Sorrow est immense mais indirect. Des générations de musiciens de rock progressif, de glam-rock et de new wave ont été influencées par cette oeuvre pionnière sans toujours le savoir explicitement. David Bowie, qui était un fan des Pretty Things, a reconnu leur influence sur sa propre vision du rock théâtral et narratif. Aujourd’hui, cet album a enfin trouvé le public qu’il méritait, et les historiens du rock lui accordent la place qui lui revient : celle du premier opéra rock de l’histoire, une oeuvre magistrale et déchirante, injustement oubliée pendant trop longtemps.
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