Psychedelic Lollipop
par The BLUES MAGOOS

Blues Magoos et la lollipop psychedelique
1966. Le Bronx. Cinq gamins qui ont grandi en ecoutant les British Invasion bands et qui ont decide que s’ils pouvaient sonner comme les Animals mais en plus bizarre, en plus electrique, en plus new-yorkais, ils auraient peut-etre une chance. The Blues Magoos enregistrent Psychedelic Lollipop et posent l’un des premiers disques a utiliser le mot « psychedelique » dans son titre, avant meme que le mot soit devenu le cliche qu’il allait devenir. En 1966, « psychedelique » est encore une promesse, pas encore une posture.
Le groupe : Ralph Scala aux claviers et au chant, Ronnie Gilbert a la guitare, Mike Esposito a la guitare basse, Emil « Peppy » Thielheim a la batterie, et Geoff Daking, le chanteur principal. Ils jouent dans les clubs du Village depuis 1964, ils ont un public fidele de jeunes qui aiment que ca sonne fort et que ca parte dans des directions imprevues. Mercury Records les signe et leur donne suffisamment de budget pour enregistrer un vrai album, pas juste un single et des restes.
L’electricite comme esthetique
La chose la plus frappante sur Psychedelic Lollipop, c’est le son. Les Blues Magoos sonnent electrique d’une facon qui est moins britannique et plus new-yorkaise, avec une rudesse particuliere qui doit plus a la rue qu’aux studios d’Abbey Road. Les guitares ont de la distorsion mais pas de la distorsion propre : c’est une distorsion qui grince un peu, qui a des aspérites, qui ne cherche pas le beau son mais le son juste pour ce moment-la.
« (We Ain’t Got) Nothin’ Yet » est le single qui sort de l’album et devient un hit surprenant en 1966. La chanson est construite sur un riff d’orgue entete qui tourne en boucle, une ligne de basse qui drive sans s’arreter, et des paroles qui disent essentiellement que le groupe n’a pas encore ce qu’il veut mais qu’il va l’avoir. C’est une chanson sur l’ambition et sur l’impatience, chantee avec une conviction qui compense largement le fait que la composition elle-meme n’est pas particulierement complexe.
Le riff d’orgue de « (We Ain’t Got) Nothin’ Yet » est l’une de ces idees musicales qui auraient pu appartenir a n’importe qui et qui appartiennent finalement aux Blues Magoos parce qu’ils l’ont jouee les premiers et avec le plus d’energie. C’est souvent comme ca dans le rock des annees 1960 : la priorite d’invention compte moins que l’energie de l’execution.
La lollipop comme metaphore
Le titre Psychedelic Lollipop merite qu’on s’y arrete. Une sucette psychedelique. C’est a la fois absurde et parfaitement sense pour 1966. La sucette est un objet d’enfance, de douceur, de couleurs. Le psychedelique est l’expansion de la conscience, le voyage interieur, la distorsion du reel. Mettre les deux ensemble, c’est faire exactement ce que les Blues Magoos font musicalement : prendre des structures simples, des melos pop accessibles, et les passer au filtre d’une electricite deformante qui leur donne une couleur differente.
Les autres chansons de l’album sont moins connues que le single mais meritent l’ecoute. « Tobacco Road » reprend un standard du blues avec une version qui pousse les curseurs dans la distorsion et dans la vitesse. « Queen of My Nights » est une ballade qui tente de faire le lien entre la pop romantique et la psychedelie naissante, avec des resultats inegaux mais interessants. « Let Your Love Ride » a l’energie d’un groupe qui joue pour la premiere fois devant un grand public et qui donne tout.
New York contre San Francisco
En 1966-1967, la psychedelie a deux poles : San Francisco d’un cote, avec le Grateful Dead, Jefferson Airplane, Janis Joplin, et un son plus ample, plus cosmique, plus berce par les drogues et le soleil californien. New York de l’autre, avec les Blues Magoos, le Velvet Underground, les Young Rascals, et un son plus dur, plus urbain, plus presse. Les Blues Magoos appartiennent clairement au second territoire : il n’y a rien de hippie dans leur musique, rien de transcendant ou de solaire. C’est du rock de rue, direct, sans ceremonie.
Le groupe ne va pas durer dans cette forme. Des 1967-1968, les changements de personnel commencent, les tensions internes se manifestent, et la fenetre de popularite que « (We Ain’t Got) Nothin’ Yet » avait ouverte se referme sans qu’ils aient pu en profiter pleinement. C’est le sort de beaucoup de groupes de cette periode : un moment de grace, un single qui marche, et puis la machine qui se grippe avant qu’on ait eu le temps de consolider quelque chose de durable.
Mais Psychedelic Lollipop reste, cinquante ans apres, un document enthousiasmant sur ce que pouvait etre le rock new-yorkais de 1966 : bruyant, confiant, un peu naif, plein d’une energie qui ne demande rien d’autre que d’etre entendue. La sucette est peut-etre fondue depuis longtemps, mais le gout reste. Il reste meme assez fort pour que l’album continue d’etre retrouve par chaque generation de fouilleurs de bacs, ceux qui creusent dans les caisses des disquaires et tombent dessus par hasard, et qui comprennent immediatement pourquoi ca valait le coup de regarder.
La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration



