The Seeds, « The Seeds » : le garage rock avant qu’on l’appelle garage rock
Il existe une théorie dans l’histoire du rock qui dit que les meilleures choses arrivent toujours avant qu’on ait inventé les mots pour les décrire. Le blues existait avant le blues. Le punk existait avant le punk. Et le garage rock existait bien avant que les journalistes et les historiens de la musique ne trouvent ce nom pour désigner ce son particulier : électrique, brut, urgent, primitif, irrésistible. The Seeds, avec leur premier album éponyme sorti en 1966, sont une démonstration parfaite de cette théorie.
Sky Saxon. Encore un nom qui mérite qu’on s’y arrête. De son vrai nom Richard Marsh, fils de Salt Lake City et de l’Utah mormon, il a changé de nom, changé de côte, changé de vie pour devenir une des figures les plus étranges et les plus attachantes du rock de Los Angeles des années soixante. Petit, intense, cheveux longs et regard de prédicateur, il chante comme s’il essayait de convaincre quelqu’un de quelque chose d’urgent et de vital. Il chante comme si la vie en dépendait. Et peut-être qu’elle en dépend.
« Je ne joue pas de la musique », disait Sky Saxon. « Je la laisse passer à travers moi. Je suis juste le tuyau. La musique cherche sa sortie et je suis là. »
The Seeds se forment à Los Angeles en 1965. La ville est en train de développer son propre son, à mi-chemin entre la pop ensoleillée des Beach Boys et quelque chose de plus sombre, de plus électrique, de moins parfait. Les Doors sont en train de répéter dans les caves. Love fait ses premiers concerts. Et dans les clubs de Sunset Strip, The Seeds jouent leur rock’n’roll à quatre accords avec une intensité qui fait oublier la limitation technique évidente. Ce n’est pas un groupe virtuose. C’est un groupe habité.
« Pushin’ Too Hard » est le single, le morceau qui les définit, la chanson qui résume tout ce qu’ils sont. Trois minutes de garage rock d’une efficacité redoutable. Un riff de guitare aussi simple que possible, une batterie qui martèle sans chercher à impressionner, un orgue Farfisa qui ajoute cette couleur légèrement psychédélique, légèrement menaçante. Et Sky Saxon qui hurle son inconfort dans un monde qui lui demande trop, qui le pousse trop loin, qui ne le comprend pas. « You’re pushin’ too hard, pushin’ too hard on me. » C’est le cri de la génération qui ne veut pas entrer dans le moule.
Ce qui est fascinant avec l’album The Seeds, c’est à quel point il préfigure des développements musicaux qui n’arriveront officiellement que des années plus tard. Le punk des années soixante-dix est déjà là, dans cette façon de jouer qui privilégie l’énergie sur la technique. Le grunge des années quatre-vingt-dix est là, dans cette volonté de saleté sonore, cette résistance au poli et au formaté. Même certains aspects du lo-fi indie des années deux mille sont présents : l’idée que l’imperfection est une valeur, que le bruit est un langage, que moins peut être plus.
Le Farfisa est l’instrument signature des Seeds. Jan Savage à la guitare, Daryl Hooper aux claviers, Rick Andridge à la batterie : chacun tient son rôle sans chercher à briller individuellement. C’est une musique collective, une musique de bande, et c’est sans doute ce qui lui donne sa force particulière. Les solos de guitare ne durent jamais trop longtemps. Les breaks de batterie ne s’éternisent pas en démonstrations de virtuosité. Tout est au service de la chanson, de cette énergie collective qui est la raison d’être du groupe.
Los Angeles 1966 est un monde de paradoxes. D’un côté, la pop de salon, les orchestrations de Brian Wilson, la perfection studio des studios Capitol. De l’autre, des groupes comme The Seeds, les Standells, les Count Five, qui jouent dans des clubs minuscules pour des foules de teenagers et qui enregistrent des disques qui coûtent l’équivalent d’une semaine de salaire. Ces deux mondes ne se regardent pas, ne se parlent pas, n’existent pas dans le même univers musical. Et pourtant, aujourd’hui, ce sont les disques des clubs minuscules qui sonnent les plus vrais, les plus libres, les plus intemporels.
« Can’t Seem to Make You Mine » est la face plus douce de The Seeds, une chanson d’amour adolescent avec des harmonies vocales et un arrangement presque pop. Mais même là, il y a quelque chose de tendu, d’insatisfait, comme si la pop conventionnelle était un costume que le groupe essaie de mettre et qui ne taille pas tout à fait. The Seeds sont fondamentalement inconfortables dans le format. Ils veulent déborder, dépasser, aller quelque part où les règles ne s’appliquent pas encore.

Sky Saxon a survécu à son époque d’une façon que peu de ses contemporains ont réussi. Il a continué à jouer, à enregistrer, à se réinventer tout en restant fondamentalement lui-même : ce prédicateur laïc du rock’n’roll californien qui croit sincèrement que la musique peut sauver les âmes. Il est mort en 2009, laissant derrière lui une discographie inégale mais un premier album qui tient toujours la route, plus d’un demi-siècle après sa sortie.
Le punk de 1977 a redécouvert The Seeds. Les Ramones connaissaient « Pushin’ Too Hard ». Les punks anglais cherchaient dans le garage rock américain des années soixante des ancêtres qui leur ressemblaient. Et ils les ont trouvés : des gens qui jouaient simple parce que la technique n’était pas le propos, des gens pour qui l’urgence primait sur tout le reste, des gens qui voulaient juste que vous ressentiez quelque chose, immédiatement, sans médiation, sans explication préalable.
Voilà ce qu’est The Seeds, ce premier album sorti dans l’indifférence relative de 1966 : une invitation à ressentir sans réfléchir. Un coup de poing sonore enveloppé dans une mélodie. Un manifeste pour tous ceux qui trouvent le monde un peu trop parfaitement arrangé. Il suffit de mettre ce disque et d’ouvrir les fenêtres. Le reste vient tout seul.
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