Boston sale, guitare propre
Il y a une chanson qui commence par « Down around the river, down around the bend » et qui parle de l’eau la plus degoutante de Nouvelle-Angleterre avec un amour quasi mystique. La Charles River de Boston en 1966 est effectivement une catastrophe ecologique: dechets industriels, eaux usees, pollution chimique accumulee depuis un siecle d’industrie textile. Les Standells n’ont probablement jamais vu cette riviere de leur vie. Le groupe vient de Los Angeles.
Ce paradoxe fondateur – une chanson d’amour pour une ville ecrite par des gens qui n’y habitent pas – dit tout sur la nature du rock garage. Ce n’est pas de la sociologie. C’est une posture, une attitude, une energie. « Dirty Water » sort en single en 1965 et l’album eponyme du meme nom suit en 1966. La chanson devient aussitot l’hymne officieux des Red Sox de Boston, puis des Patriots, puis des Celtics. Chaque victoire sportive locale depuis quarante ans s’accompagne de ce riff de guitare et de cette voix qui hurle « Baaaaaston, you’re my home ».
Ed Cobb et la fabrication du hit garage
Ed Cobb ecrit « Dirty Water ». Ce n’est pas un Bostonien non plus: c’est un Californien, ex-membre des Four Preps, groupe vocal des annees cinquante, qui est devenu l’un des producteurs les plus habiles du son garage de la cote ouest. Il ecrit la chanson apres une visite a Boston ou il a ete effectivement impressionne par l’etat de la Charles River. Impression negative transformee en ode. C’est un retournement ironique qui fonctionne parce que la musique est tellement sombre et magnetique qu’elle transcende le sujet.
Les Standells sont Dick Dodd au chant et a la batterie, Tony Valentino a la guitare, Larry Tamblyn aux claviers et Gary Lane a la basse. Dodd a une voix d’une rugosite parfaite pour le garage: il ne chante pas, il crache les mots avec une conviction qui rend tout credible, meme l’amour pour une riviere toxique. Valentino joue un riff de deux notes repete ad nauseam avec l’insistance d’un poing qui frappe une table. C’est la definition du garage: l’obsession rythmique, le refus du developpement harmonique complexe, la primitivite comme choix esthetique delibere.
L’album au-dela du single
Dirty Water l’album est plus que le single. Cobb produit l’ensemble avec une economie de moyens qui n’est pas une contrainte budgetaire mais une conviction musicale. Les reverbs sont grandes, les voix sont en avant, les guitares ont cette saturation organique qui vient d’amplificateurs pousses a fond dans des studios trop petits.
« Sometimes Good Guys Don’t Wear White » est peut-etre la meilleure chanson de l’album apres le titre: une meditation sur la morale ambigue du rock’n’roll, ou les mechants sont seduisants et les gentils ennuyeux. La tension entre les deux accords principaux dure trois minutes et laisse tout le monde epuise et satisfait.
« Why Pick On Me » etend ce vocabulaire: une plainte de garcon mal-aime qui pourrait etre ridicule mais que Dodd rend terriblement sincere. « Medication » plonge dans une atmosphere plus sombre, presque menacante. Cobb ne craint pas d’aller vers des territoires peu confortables dans les textes, et les Standells ont l’energie brute pour y aller avec lui.
Il y a dans cet album une qualite particuliere qu’on appellera plus tard « proto-punk » avec le recul commode de l’historien. En 1966, personne n’appelle ca comme ca. C’est juste du rock fait par des jeunes qui ne savent pas trop jouer et qui compensent par l’intensite. Le Velvet Underground va faire la meme chose a New York au meme moment. Les Stooges vont en tirer les consequences definitives trois ans plus tard a Detroit. Mais les Standells sont la premiers, avec leur riviere crasseuse et leur hymne involontaire.
La gloire posthume
Les Standells se separent en 1970 sans avoir jamais vraiment rompu. Ils se reforment sporadiquement. Mais leur heritage est disproportionne par rapport a leur breve carriere. « Dirty Water » entre dans le National Recording Registry de la Bibliotheque du Congres americain en 2018, reconnu comme un enregistrement « culturellement, historiquement ou esthetiquement significatif ». Pour une chanson qui parle de rats et d’eaux usees a Boston, c’est une forme de justice poetique.
Aujourd’hui encore, au Fenway Park, quand les Red Sox gagnent un match a domicile, les haut-parleurs balancent « Dirty Water » a plein volume sur soixante mille personnes qui reprennent en coeur. La riviere est nettoyee depuis les annees 1980, on peut meme y nager. Mais la chanson reste aussi noire et magnetique qu’en 1966. Certains enregistrements ne vieillissent pas. Ils durcissent, comme du bon beton.
Le son de la desobeissance
Il faut replacer les Standells dans le contexte du rock californien de 1965-1966. La cote ouest produit a cette epoque deux choses apparemment contradictoires: la Motown californienne des Beach Boys, lisse et chorale, et le garage rock qui pousse dans les marges du Sunset Strip. Les Standells appartiennent a la deuxieme categorie, celle des groupes qui jouent fort dans des clubs enfumes pour des publics qui veulent sentir la musique dans la poitrine plutot que l’entendre dans les oreilles.
Ce positionnement physique, presque visceral, de la musique des Standells est ce qui la distingue des productions plus soignees de l’epoque. Ed Cobb ne cherche pas la perfection technique. Il cherche l’impact. Les guitares de Valentino sont volontairement rugueuses, les voix de Dodd volontairement crues. L’effet de distorsion qu’on entend sur certains titres n’est pas un accident de studio: c’est un choix. En 1966, saturer un amplificateur jusqu’a la deformation s’appelle encore « casser le son ». Quelques annees plus tard, on appellera ca du heavy metal.
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