1966 Album

The Psychedelic Sounds of the 13th Floor Elevators

par The THIRTEEN FLOOR ELEVATORS

4,0

Austin, Texas, 1966 : l’experience psychedelique avant la lettre

Avant que San Francisco invente le Summer of Love, avant que le Haight-Ashbury devienne le quartier general du mouvement hippie, une bande de garcons d’Austin, Texas, enregistre le premier album de rock psychedelique de l’histoire. Ce n’est pas une affirmation a prendre a la legere : The Psychedelic Sounds of the 13th Floor Elevators, sorti en novembre 1966 sur International Artists Records, un label d’Houston aussi independant et aussi precaire qu’un label de 1966 pouvait l’etre, contient dans son titre meme ce mot, « psychedelic », que presque personne n’utilisait encore pour decrire un genre musical.

Le groupe s’appelle les 13th Floor Elevators. Le chiffre 13 porte malheur, le 13e etage n’existe pas dans les immeubles americains, et un elevator en argot peut etre une substance qui eleve la conscience. Le choix du nom est un programme en soi. Roky Erickson chante. Tommy Hall joue du jug electrique, un instrument de moonshine transforme en amplificateur d’energie cosmique. Stacy Sutherland joue de la guitare avec une precision et une violence qui prefigure le heavy metal tout en restant ancree dans le blues de l’Est Texas.

Roky Erickson et la voix de l’autre cote

Roky Erickson a dix-huit ans quand l’album est enregistre. Sa voix est l’une des choses les plus extraordinaires qu’on peut entendre dans le rock de 1966 : elle monte dans les aigus avec une facilite qui rappelle le Little Richard des annees 1950, elle plonge dans des graves blues avec un naturel troublant, et elle transporte une qualite de conviction totale, presque hallucinee, qui donne a chaque chanson l’air d’une urgence personnelle plutot que d’une performance.

Sur « You’re Gonna Miss Me », le single qui leur vaudra leur seule percee commerciale avec une 55e place au Billboard Hot 100 en 1966, Erickson chante comme si sa vie en dependait. Le titre dure deux minutes et vingt secondes. Pendant deux minutes et vingt secondes, il ne se passe rien de superflu : juste une chanson de rupture amoureuse transformee en manifeste d’intensite pure par la facon dont un gamin d’Austin la crie dans un micro.

Tommy Hall joue du jug, ce grand pot de gres dans lequel on souffle pour produire une note basse. Sur un album de rock de 1966, c’est un choix absurde. Et ca marche de facon absolument enigmatique : le son du jug amplifie electroniquement cree un fondement sonore a la fois primitif et psychedelique qui distingue les 13th Floor Elevators de tous leurs contemporains. C’est le son le plus identifiable de l’album, le detail qui fait qu’on reconnait un titre des Elevators apres trois secondes.

La philosophie des Elevators

Tommy Hall, qui ecrit les textes de la plupart des chansons en collaboration avec Erickson, a une vision philosophique elaboree que les notes de pochette expriment avec une conviction magnifiquement excessive. Il parle de « life » comme d’une force que le cerveau humain peut apprehender directement en desactivant ses filtres rationnels. Les substances psychedeliques sont, dans ce cadre theorique, des outils de perception elargie plutot que des drogues recreatives.

Cette philosophie, dans le Texas de 1966, est particulierement dangereuse. Le Texas est un etat conservateur avec des lois sur les stupefiant tres severes et une police qui ne fait pas de distinction entre un musicien philosophe et un dealer ordinaire. Les membres des 13th Floor Elevators seront arretes, harasses, surveilles pendant toute leur carriere. Erickson sera finalement arrete en 1969, plaide la folie pour eviter la prison, et sera interne a l’hopital psychiatrique de Rusk, Texas, ou il sera soumis a des electrochocs. Sa carriere ne s’en remettra pas avant de nombreuses annees.

En 1966, tout ca est encore devant eux. Il y a juste un groupe de gamins texans qui jouent trop fort, qui pensent trop, qui prennent leur musique tres au serieux et qui enregistrent un album qui sonnera comme quelque chose d’entierement nouveau pour quiconque l’entendra avec des oreilles ouvertes.

L’influence souterraine

Les 13th Floor Elevators n’ont pas vendu enormement de disques en 1966. Leur succes est reste limite au Texas et a quelques cercles specifiques de la cote Est. Mais leur influence sur les musiciens qui les ont entendus est considerable. Janis Joplin a grandi au Texas et connaissait le groupe. Jefferson Airplane a entendu l’album sur la cote Ouest. Les musiciens de San Francisco qui inventaient le rock psychedelique californien pendant ce meme ete 1966 avaient conscience de ce que les Texans faisaient, meme si les echanges directs sont difficiles a documenter precisement.

Dans les annees 1970, les punk rockers texans comme les Really Reds et, plus tard, les groupes de la scena garage revival des annees 1980 et 1990 remettront les Elevators au centre de la conversation. Lenny Kaye, le guitariste de Patti Smith, inclut « You’re Gonna Miss Me » dans sa compilation Nuggets de 1972, qui definit le genre garage rock retrospectivement et introduit les Elevators a une generation entiere de nouveaux auditeurs.

ZZ Top, autre groupe texan devenu international, a une dette indirecte envers les Elevators : ils partagent cette intensite blues-electrique particuliere au Texas du Sud, cette facon de jouer le blues comme si c’etait du rock hard et le rock hard comme si c’etait du blues. Billy Gibbons a cite les Elevators dans des interviews comme une reference importante de ses annees de formation a Houston.

L’album se ferme sur « Roller Coaster », sept minutes de blues hypnotique ou Erickson parle d’une montagne russe de la vie dans le langage psychedelique qui est la marque du groupe. C’est long, c’est repete, c’est construit sur un groove cyclique qui refuse de se resoudre. En 1966, avant le rock progressif, avant le krautrock, avant toutes les musiques de repetition hypnotique qui viendront dans les decennies suivantes, ca sonne comme quelque chose qui n’a pas encore de nom.

Le premier album de rock psychedelique de l’histoire. Par un groupe de Texas dont la moitie des membres finira en prison ou en hopital psychiatrique. La musique populaire a toujours trouve ses innovations dans les endroits les moins probables.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

The Psychedelic Sounds of the 13th Floor Elevators