Here Are the Sonics
par The SONICS
Le big bang du garage rock
Tacoma, Washington, 1965. Pendant que les Beatles polissent leurs harmonies à Abbey Road et que les producteurs de la côte ouest affinent le Wall of Sound jusqu’à l’obsession, cinq gamins du Pacifique Nord-Ouest enregistrent dans un studio miteux un disque qui va tout changer. Pas maintenant, pas tout de suite, le monde n’est pas encore prêt. Mais dans dix ans, dans vingt ans, dans trente ans, quand les historiens du rock chercheront l’origine du punk, du grunge, du garage le plus sauvage, ils trouveront les Sonics. Ils trouveront « Here Are the Sonics ». Ils trouveront la vérité.
Le label s’appelle Etiquette Records, un nom qui sonne comme une plaisanterie quand on entend ce que ces garçons font sortir de leurs instruments. L’ingénieur du son, Kearney Barton, a une philosophie radicale: un seul micro sur la batterie, les amplis poussés à la limite de la saturation, pas question de nettoyer le son, pas question d’adoucir les angles. Si la bande magnétique sature, tant mieux. La distorsion n’est pas un problème, c’est l’esthétique. C’est le message.
Gerry Roslie et l’art du hurlement
Le chanteur Gerry Roslie est une anomalie de la nature. Là où la plupart des frontmen de l’époque cherchent à séduire, à charmer, à convaincre par la douceur, Roslie attaque. Sa voix est une arme pneumatique, un instrument de percussion à elle seule, capable de passer du grognement d’un animal blessé au hurlement d’outre-tombe sans prévenir. Sur « Psycho », il ne chante pas: il possède le micro comme un exorciste possède un démon. Sur « The Witch », il y a quelque chose de franchement inquiétant dans sa façon de phraser, comme si la chanson était réelle, comme si la sorcière existait vraiment quelque part dans les forêts brumeuses de l’État de Washington.
L’album ouvre avec « The Witch », quatre minutes de chaos organisé où le saxophone couine, la guitare mord, et la batterie explose à chaque temps fort comme si le batteur avait quelque chose de personnel à régler avec sa caisse. La progression d’accords est simple, presque primitive, et c’est exactement ce qui la rend irrésistible. Les Sonics ont compris avant tout le monde que la sophistication est l’ennemie de l’électricité brute.
Strychnine, Have Love Will Travel: un catalogue de classiques
« Strychnine » est peut-être la chanson la plus étrange et la plus géniale de l’album. Une déclaration d’amour au poison, traitée avec un humour noir totalement deadpan: le narrateur préfère la strychnine à n’importe quelle boisson normale, et il le dit avec le sérieux d’un homme qui a vraiment pesé le pour et le contre. C’est de l’absurde pur, du théâtre de l’horreur mis en musique par des ados de dix-sept ans qui n’avaient probablement jamais entendu parler de Grand Guignol mais qui en réinventaient l’esprit instinctivement.
« Have Love Will Travel », composition de Richard Berry (le même homme qui avait écrit « Louie Louie »), devient dans leurs mains quelque chose d’encore plus urgent, plus frénétique que l’original. La reprise des Sonics est un modèle d’économie agressive: rien de superflu, chaque note au service de l’impact maximal. Enregistré quasi en une prise, comme la plupart des titres de cet album, parce que répéter, fignoler, corriger, c’était admettre qu’on avait tort la première fois. Et les Sonics n’avaient jamais tort la première fois.
L’influence invisible et inévitable
Le saxophone de Rob Lind mérite une mention particulière dans cette galerie de portraits soniques. À une époque où le sax dans la pop signifiait sophistication et sex-appeal discret, Lind en fait un instrument de torture sonore, un animal blessé qui couine et crache entre les cordes électriques. Ce détail dit tout sur l’ambition des Sonics: ils prennent les conventions du rhythm and blues de l’époque et les passent au chalumeau jusqu’à ce qu’il ne reste que l’essence pure, brûlante, méconnaissable.
En 1965, le disque se vend correctement dans le Pacifique Nord-Ouest et pas grand-chose ailleurs. Pas de tournée nationale, pas de promotion sur les grandes stations, pas de passage à la télévision. Les Sonics restent un phénomène local, une curiosité régionale pour les amateurs de sons extrêmes. Puis le temps fait son travail.
Kurt Cobain, natif d’Aberdeen dans le même État de Washington, grandira dans cette tradition sonique. Quand Nirvana explosera avec « Smells Like Teen Spirit » en 1991, les journalistes cherchant des filiations trouveront les Sonics parmi les ancêtres directs. Jack White des White Stripes citera régulièrement l’album comme une influence fondatrice. Les Cramps, les Stooges, les Ramones: tous ont respiré cet air-là, cette conviction qu’un bon riff vaut mieux que dix solos bien léchés.
Kearney Barton, l’ingénieur au micro unique, n’avait pas inventé une technique. Il avait découvert une vérité: parfois, la meilleure façon de capturer l’énergie d’un groupe de jeunes hommes en colère, c’est d’arrêter d’essayer de la domestiquer. Laisse la bande saturer. Laisse les amplis chauffer. Laisse Gerry Roslie hurler jusqu’à ce que les vitres tremblent. Ce disque est la preuve que parfois, l’art le plus radical, c’est de simplement appuyer sur le bouton record et de ne pas avoir peur du résultat.
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