Sortie 1966
Artiste The TROGGS

The Troggs, « Wild Thing » : Quand Trois Accords Suffisent Pour Secouer La Planète

Trois accords. Trois accords de guitare électrique et une flûte à ocarina et une voix qui semble appartenir à un homme des cavernes qui vient de découvrir le rock’n’roll. « Wild Thing » des Troggs est sans doute le disque le plus primaire, le plus réductible, le plus nu que 1966 ait produit, et c’est précisément pour ça qu’il a traversé le temps comme un météore, intact, brûlant, absolument irrédictible.

Reg Presley, de son vrai nom Reginald Ball, pose-maçon à Andover dans le Hampshire, n’est pas musicien professionnel quand il rejoint les Troggs. Il construit des maisons et le week-end il chante dans des groupes locaux. Il y a quelque chose dans cette biographie qui donne du sens à la musique. « Wild Thing » ne sonne pas comme un disque fait par des musiciens de métier. Elle sonne comme un disque fait par quelqu’un qui veut juste dire quelque chose de simple et de vrai et qui n’a pas le temps de le polir.

« On a enregistré ‘Wild Thing’ en quinze minutes. On a pensé que c’était trop court. On a ajouté la flûte parce qu’on avait du temps à remplir. » Reg Presley

La flûte. Cet instrument souvent associé aux bergers grecs et aux récitals de conservatoire. Sur « Wild Thing », l’ocarina de Chris Britton produit un son si étrange, si hors de propos, si parfaitement à sa place, qu’on ne peut pas imaginer la chanson sans lui. C’est le genre d’accident heureux que le rock produit quand il n’essaie pas d’être du rock, quand il essaie juste d’être.

Andover, Hampshire : L’Angleterre Profonde Fait Vibrer L’Amérique

Chip Taylor, l’auteur de « Wild Thing », est américain. Frère de l’acteur Jon Voight (et donc oncle d’Angelina Jolie, fait totalement inutile mais délicieux), auteur-compositeur de Nashville qui écrira plus tard « Angel of the Morning », il enregistre une version de sa chanson avec un groupe appelé Jordan Christopher and the Wild Ones en 1965. Le titre passe complètement inaperçu. Puis il arrive d’une façon ou d’une autre dans les mains des Troggs via leur maison de disques et là, quelque chose se produit.

Les Troggs, groupe de garçons sans formation musicale sérieuse du sud de l’Angleterre, prennent cette chanson américaine et lui font subir une transformation étrange. Ils la ralentissent légèrement. Ils la rugissent plutôt que de la chanter. Ils la jouent avec une conviction totale qui confine à la stupéfaction de soi-même. Et ils y ajoutent cet ocarina, cette touche d’absurde bucolique, qui fait de « Wild Thing » un objet sonore unique dans l’histoire du pop.

Numéro 1 Des Deux Côtés De L’Atlantique

Le single sort en mars 1966. En juin, il est numéro un au Royaume-Uni. En juillet, numéro un aux États-Unis. Deux marchés, deux cultures différentes, une seule réaction : oui, c’est exactement ce dont on avait besoin. « Wild Thing » est le genre de chanson qui fait hocher la tête aux gens qui ne hochent jamais la tête, qui fait taper du pied aux gens qui ne tapent jamais du pied, qui arrache des sourires aux visages fermés.

La chanson sera reprise par Jimi Hendrix lors de son apparition légendaire au festival de Monterey en 1967. Hendrix brûlera sa guitare après. La relation entre « Wild Thing » et la destruction de guitare est symboliquement parfaite. Mais avant la destruction, il y a la performance, et la performance de Hendrix commence par un hommage à cette chanson de trois accords, comme une révérence au primitivisme originel du rock avant de le transcender dans des flammes.

L’Album : Plus Que La Somme De Ses Parties

L’album « Wild Thing » sorti en 1966 est un document fascinant d’une époque où le concept d’album n’est pas encore clairement défini. On met le hit en titre, on l’entoure d’autres morceaux enregistrés rapidement, et on espère que l’ensemble se tient. Parfois ça marche, parfois ça ne marche pas. Ici, ça marche parce que les Troggs ont quelque chose que beaucoup de groupes plus sophistiqués n’ont pas : une cohérence de personnalité.

Reg Presley est obsédé par le désir. Pas le désir romantique des Beatles, pas le désir courtois des Hollies. Le désir brut, animal, que les paroles de pop n’osent généralement pas formuler si directement. « With a Girl Like You », autre hit de l’album, en est un parfait exemple. La chanson est un plan drague à peine déguisé, énoncé avec la candeur de quelqu’un qui ne sait pas qu’il est censé être plus subtil. Et c’est précisément cette candeur qui est irrésistible.

L’album inclut également leur reprise de « I Want You to Come Into My Life » et plusieurs originaux qui montrent que le groupe n’est pas qu’un one-hit wonder déguisé. Mais c’est « Wild Thing » qui reste le monument. Cette chanson sera utilisée dans des dizaines de films et séries, des Major League (baseball, stade entier qui chante avec un lanceur raté) à Anchorman, elle continuera de fonctionner parce qu’elle répond à un besoin humain fondamental : parfois on veut juste du simple et de l’intense.

Le Troggs Tape, enregistrement d’une dispute de studio captée accidentellement en 1970, circulera en bootleg pendant des années et inspirera le film Spinal Tap. Ces hommes qui se disputent avec des mots d’une vulgarité poétique sur la façon de jouer leurs chansons, ce document sonore accidentel est peut-être aussi important que leurs disques officiels. Il montre que derrière la musique primitive il y avait des gens qui prenaient leur travail très au sérieux, même si ce travail consistait à sonner le plus primitif possible. Le paradoxe absolu du rock.

La note des passionnés

4,0 /5

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Wild Thing